apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : octobre, 2012

La leçon de piano

Le mardi soir après l’école, maman me déposait au conservatoire sans savoir que chaque semaine, je vivais l’heure la plus longue de mon existence, entre les griffes de Madame Gubbish. Lestée de mon cartable, qui pesait le poids d’un âne mort, mon sac de piscine à moitié trempé à la main et la Méthode Rose sous le bras, je montais les escaliers à reculons.

Dans le long couloir retentissent les gammes timides d’un élève de D1. Le chemin sera long pour passer en D2, puis P1… P2… E1… E2… Des années de travail acharné, à répéter les mêmes enchaînements jusqu’à ce que mémorisation s’en suive, à déchiffrer des partitions de plus en plus barbares, à imposer à ses doigts un écart toujours plus grand et plus douloureux.

Craintive, les mains humides et glacées, je frappe mollement à la porte. Une voix sèche m’intime l’ordre d’entrer. Octave termine son exercice puis se lève. Je le regarde ranger ses affaires avec envie et m’installe sur la banquette laquée, devant ce monstre d’ébène dont le couvercle ouvert laisse entrevoir le ventre.

Le dos voûté, Madame Gubbish n’a pas bougé de son fauteuil. Elle pose sur moi ses yeux gris déformés par de larges verres en culs de bouteilles. Je pose mes mains tremblantes sur le clavier, coupable. Huit jours se sont écoulés depuis la dernière leçon et pas une fois je me suis assise devant le petit Gaveau familial, repoussant chaque jour au lendemain le moment de travailler.

Alors je commence. Tandis que je laisse glisser mes doigts sur les touches ivoire, actionnant les marteaux qui s’abattent sur les cordes, je sens son regard me transpercer la nuque. Froidement elle me reprend, sa chevelure poivre et sel bouclée s’agitant au rythme de la mesure qu’elle bat d’une voix grave.

De temps à autre, son nez crochu disparaît dans son thermos de café, puis elle croque dans son sandwich pain de mie – emmental ramolli par le papier d’aluminium dans lequel il a passé la journée.

Chaque minute qui passe laisse un peu plus place à l’obscurité de la nuit et au silence du conservatoire qui, peu à peu, se vide. Chaque mardi soir, je me demandais ce que Madame Gubbish allait faire de moi et si maman arriverait à temps, maudissant en mon fort intérieur les frères Grimm d’avoir donné naissance à Dame Trude la sorcière.

Pause clope

Fin novembre, un groupe dîne à la terrasse d’un restaurant. Emmitouflés jusqu’aux oreilles, ils ont entamé une fondue savoyarde. Pas facile avec des moufles de garder son morceau de pain au bout de sa fourchette. Peu importe. On est bien là. On peut fumer. Et sous le parasol chauffant, il fait presque bon. Entre deux bouchées, ils tirent sur leurs cigarettes comme si leur vie en dépendait.

Victor a une trachéite. Une quinte de toux et ça repart. Il faut soigner le mal par le mal, c’est bien connu. Il a le larynx enflammé et le thorax prêt à exploser mais fumer, ça détend. Demain on peut tous se faire écraser par une voiture en traversant la rue.

Allez, une petite dernière avant de partir, ça ne peut pas faire de mal. J’ai été raisonnable ce soir, il m’en reste deux. T‘as du feu ? Non, j’essaye d’arrêter. S’ensuit un éclat de rire. Je ne sais pas comment tu fais. Allez profite ! Pauvre gars, t’as rien compris à la vie toi. 

Brève de standardiste

La sonnerie du téléphone retentit. Un œil sur l’agenda de son patron, l’autre sur la prochaine commande de fournitures, Zélie décroche.

– Brenda Vocate Group, Paris – London – New-York,  bonjour.

Bonjour, je suis Anastasia, votre conseillère en ergonomie. J’aimerais m’entretenir avec le Directeur Général de votre société.

– C’est à quel sujet ?

– Nous avons pour mission d’améliorer le confort et la qualité du travail de vos salariés en optimisant les systèmes et en favorisant la performance humaine et technique. Nous prévenons l’impact du risque psychosocial, de l’absentéisme, des maladies professionnelles et des troubles musculo-squelettiques sur le fonctionnement de votre entreprise.

– Je vous remercie mais nous ne sommes pas intéressés.

– Très bien. À qui puis-je envoyer une présentation ?

– Nous ne sommes pas intéressés.

Mais… Pourquoi dites-vous cela ?

– Parce que nous ne sommes pas intéressés.

Alors… Qu’est-ce que je fais moi ?

– Vous raccrochez.

Éloge du néant

23 ans, un Bac+5 en poche et de la motivation à revendre, j’entamai mes recherches d’emploi avec l’envie de croquer la vie active à pleines dents. J’allais découvrir que le quotidien du chercheur est bien solitaire.

Après des premières semaines intensives à postuler dans les entreprises qui m’avaient toujours fait rêver, à briguer des postes depuis longtemps convoités, mon courage commença à faiblir. Les journées se succédaient, vides et sans but, sans l’ombre d’une opportunité à l’horizon. Trois mois s’étaient écoulés lorsque je reçus une convocation du Pôle Emploi à un premier rendez-vous. Enfin un horaire, une bonne raison de s’habiller, un espoir. Guillerette et pimpante, je me présentai ce lundi de novembre au Pôle Emploi et rencontrai le conseiller qui allait me prêter main forte dans la réalisation de ma quête.

Après de longues minutes à farfouiller dans la nébuleuse codification ROME pour me trouver une case, mon conseiller décida de me ranger dans la E1103, chargée de communication. Adjugé. Après de longues minutes à épeler i-n-t-e-r-p-r-é-t-a-t-i-o-n pour compléter mon profil, nous étions fin prêts pour commencer la séance. Il se lança alors dans une longue diatribe, brossant le portrait des demandeurs d’emploi qui faisaient son quotidien. Je l’écoutai avec sollicitude, comprenant sa détresse. Lorsqu’il se tut, j’allais aborder mon projet professionnel quand il m’interrompit net. Je vais devoir vous laisser, vous comprenez, j’ai quelqu’un d’autre après vous. Abasourdie, je ne dis mot, esquissant un sourire en enfilant mon manteau.

Quinze jours plus tard, je recevais, par courrier – moyen diablement réactif sur un marché du travail en berne – une offre de chargé de communication au sein de l’Association française des polyarthritiques.

Note pour plus tard : si je n’ai besoin de rien, leur demander.

Traduttore, traditore

Pendant qu’il est payé quinze centimes du mot à traduire une notice explicative pour un instrument révolutionnaire anti-comédons sur le point d’être commercialisé sur le marché ouzbek, il rêve d’institutions européennes et de conférences internationales. C’est un gymnaste de la langue, un interprète de la pensée, un virtuose de la grammaire, un crack des spécificités culturelles ; Valentin le Désossé, Vasco de Gama et Grévisse réunis.

Les auteurs l’accusent de trahir leur prose, les lecteurs lui attribuent les sous-titrages hasardeux, les néophytes se figurent un dictionnaire ambulant capable de donner du tac au tac la traduction d’hurluberlu en danois.

Non, les traducteurs ne font pas des langues. Non, les traducteurs ne cliquent pas sur Google Trad. Non, les traducteurs ne sont pas des robots. Ils ajoutent à la maîtrise des langues une solide connaissance du monde.

Les traducteurs changent le monde. Ils débloquent des situations politiques en rejetant, en juillet 1945, l’ultimatum des Alliés au premier ministre japonais, ils renforcent l’euro en se réjouissant de la parity between the Euro and the American Dollar, ils font évoluer la religion en traduisant Dieu défend l’adultère par God defends adultery.

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