apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : juin, 2014

Dîner en blanc

La passerelle Solferino tressaille. Au diapason avec le pont d’Iéna, la passerelle Debilly, le pont de l’Alma, le pont Alexandre III et le pont de la Concorde. En un souffle, une nuée d’oiseaux de nuit s’est posée sur les ponts de Paris, joyaux du patrimoine mondial de l’humanité. Treize mille élégantes chapeautées et damoiseaux raffinés déploient leurs ailes immaculées au-dessus de la Seine.

Face au soleil couchant, chaque table de bridge drapée de blanc est le théâtre d’un poétique tête-à-tête d’épicuriens préparé en secret. L’argenterie et les chandeliers précieux sortis des salons assistent en témoins éternels à ces instants fugaces. Ces derniers, d’autant plus exquis parce qu’ils sont éphémères, disparaîtront avant les douze coups de minuit, comme les bulles de Champagne éclatent dans les coupes en cristal et les lanternes chinoises lâchées dans le ciel étoilé sont emportées par la brise tiède de ce soir de juin. Un ravissement.

Le protocole invite les hommes à s’asseoir d’un côté, les femmes de l’autre. Le cou ceint d’un nœud papillon satiné, notre hôte de remarquer : ce soir, les hommes regardent vers le sud, les femmes regardent leur homme. Non, les femmes amoureuses regardent leur homme, les autres regardent les Tuileries.

Fauteuils d’orchestre

En attendant l’ouverture du rideau empesé et les premières notes de la Flûte enchantée, enfoncés dans de soyeux fauteuils d’orchestre pourpres, nous nous plaisons à observer les spectateurs. Dans les allées, le va-et-vient des ouvreuses participe à l’agitation chic de cet écrin clos et feutré où miroitent les pierres des dames et les montres des messieurs.

La sonnerie retentit. Au dernier moment, un groupe de grands-parents prend place devant nous, dans les rangs restés vides.

A notre grande surprise, chacun d’entre eux a la chance d’avoir encore son alter ego. Ils sont tirés à quatre épingles. Ils appartiennent probablement à la dernière génération qui trouve tout naturel de faire un effort vestimentaire pour sortir. Les femmes pétulantes ont suspendu de longues boucles à leurs oreilles et noué de jolis foulards de soie autour de leur cou. Les hommes sémillants ont revêtu leur costume et choisi de précieux boutons de manchettes.

Ravis de se retrouver, ils poursuivent des conversations animées. La complicité qui se dégage de leur groupe force l’admiration. Les traits d’humour et les boutades fusent. On devine qu’ils se connaissent depuis toujours, leur amitié et leur fidélité traversant les années, sans prendre une ride.

Au fil de ces mêmes années, ils ont regardé avec tendresse les sillons se dessiner sur le visage de l’autre… ou peut-être ne les ont-ils même pas vus apparaître ?

L’on aimerait être des leurs, quitte à consentir quelques rides et cheveux blancs. Cette vieillesse là nous plairait bien.

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