La leçon de piano

par apollinemariotte

Le mardi soir après l’école, maman me déposait au conservatoire sans savoir que chaque semaine, je vivais l’heure la plus longue de mon existence, entre les griffes de Madame Gubbish. Lestée de mon cartable, qui pesait le poids d’un âne mort, mon sac de piscine à moitié trempé à la main et la Méthode Rose sous le bras, je montais les escaliers à reculons.

Dans le long couloir retentissent les gammes timides d’un élève de D1. Le chemin sera long pour passer en D2, puis P1… P2… E1… E2… Des années de travail acharné, à répéter les mêmes enchaînements jusqu’à ce que mémorisation s’en suive, à déchiffrer des partitions de plus en plus barbares, à imposer à ses doigts un écart toujours plus grand et plus douloureux.

Craintive, les mains humides et glacées, je frappe mollement à la porte. Une voix sèche m’intime l’ordre d’entrer. Octave termine son exercice puis se lève. Je le regarde ranger ses affaires avec envie et m’installe sur la banquette laquée, devant ce monstre d’ébène dont le couvercle ouvert laisse entrevoir le ventre.

Le dos voûté, Madame Gubbish n’a pas bougé de son fauteuil. Elle pose sur moi ses yeux gris déformés par de larges verres en culs de bouteilles. Je pose mes mains tremblantes sur le clavier, coupable. Huit jours se sont écoulés depuis la dernière leçon et pas une fois je me suis assise devant le petit Gaveau familial, repoussant chaque jour au lendemain le moment de travailler.

Alors je commence. Tandis que je laisse glisser mes doigts sur les touches ivoire, actionnant les marteaux qui s’abattent sur les cordes, je sens son regard me transpercer la nuque. Froidement elle me reprend, sa chevelure poivre et sel bouclée s’agitant au rythme de la mesure qu’elle bat d’une voix grave.

De temps à autre, son nez crochu disparaît dans son thermos de café, puis elle croque dans son sandwich pain de mie – emmental ramolli par le papier d’aluminium dans lequel il a passé la journée.

Chaque minute qui passe laisse un peu plus place à l’obscurité de la nuit et au silence du conservatoire qui, peu à peu, se vide. Chaque mardi soir, je me demandais ce que Madame Gubbish allait faire de moi et si maman arriverait à temps, maudissant en mon fort intérieur les frères Grimm d’avoir donné naissance à Dame Trude la sorcière.

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