apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : décembre, 2013

Par une nuit de décembre

La plus petite nouvelle

Opéra Garnier. Alors que Solor et Gamzatti exécutent un pas de deux, un mouvement attire l’attention d’Iris. Elle lève ses jumelles et étouffe un cri en apercevant l’éminent comte de Drancourt serrer la gorge de sa voisine.

Sous les applaudissements, le rideau tombe. Iris se précipite vers la sortie, monte quatre à quatre les marches qui la séparent des loges. La comtesse gît. La place contiguë est vide.

La porte s’ouvre à nouveau. Un agent de police entre. Lentement, Iris baisse les yeux. Dans l’orchestre, à la place qu’elle a quittée quelques secondes plus tôt, le comte la salue.

Jules

Avec Jules c’est du solide. Nous nous sommes juré fidélité ; je prends soin de lui et en échange, il est toujours là, fidèle au poste. Depuis quinze ans que cela dure, il n’y a pas eu une ombre au tableau.

Tous les deux, ce que l’on préfère, c’est faire de longues balades dans la capitale, musardant le nez au vent, observant en spectateurs le tourbillon de la vie. Ça, on l’a usé l’asphalte parisien, sur des kilomètres de long, à toute heure du jour et de la nuit, partageant ensemble la poésie qui émane de chaque lieu.

Une feuille mouillée sur un trottoir, une enseigne qui luit dans la nuit, une odeur de croissant au beurre qui s’échappe du Moulin de la Vierge à l’heure où tout le monde dort encore, une loupiote qui vacille derrière les voilages au premier étage, un nid de poule dans la chaussée qui laisse entrevoir l’époque des pavés, un lampadaire qui projette sa silhouette sur une façade haussmannienne, le tremblement du métropolitain sous le bitume, le déplacement silencieux d’une péniche chargée de  conteneurs qui passe sous le pont Mirabeau.

D’ailleurs je me souviens de ce soir de novembre où, alors que nous flânions dans les jardins du Ranelagh – au loin, au-dessus des immeubles du quartier de la Muette, la Tour Eiffel scintillait, la tête cachée par les nuages et la brume – un autre couple se plaisait à nous narguer.

Un peu plus fringants que nous, un peu plus véloces, ils se pavanaient, se rengorgeant, se plaisant à prendre la tête à chaque passage piéton. Feu rouge, boulevard Suchet. Nos regards se croisent. Feu vert, ils sont les premiers à se mettre en marche. Feu rouge, avenue Ingres. Nous les rattrapons. Nos regards se toisent. Feu vert, ils démarrent en trombe. Feu rouge, rue de Passy. À nouveau, nous nous arrêtons à leur hauteur. Contrariés, ils nous ignorent. Vous seriez aussi bien à vélo.

Je démarre, donnant une petite tape sur le guidon de mon Jules, mon complice de toujours ; pour rien au monde je ne l’échangerais contre un arrogant 125.

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