apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : juillet, 2012

Joyeux enfants

Non loin des sources de la Seine et de l’abbaye de Fontenay, Aisey dresse ses vieilles pierres et sa tour à pigeonnier.

Les générations successives ont construit l’histoire de cette bâtisse, parfois sombrement, d’autres fois plus légèrement. Légèrement pour les jeunes générations qui batifolent entre les groseillers à maquereau, se font attraper les dents noires de cassis, dérouillent les tapettes à souris, livrent dans le lavoir des batailles d’eau sans merci, concoctent des potions de thym et d’oseille, tandis que les grands font refroidir le Chablis au fond du puits.

Sous le poirier, les oncles ont chaussé leurs Vuarnet et allumé des Lenceros de Cohiba. Les tantes ont enfourné la tarte aux abricots. Mutti referme le 237e pot de mirabelles au sirop qui fera les délices des soirées d’hiver. Puis elle reprend ses aiguilles et entame sa 82e paire de chaussons, un écrin douillet pour les petons de Baudouin. Ou de Léopoldine. Ou d’Augustin.

Mutti tricote, Mutti raccomode, Mutti donne sa chemise. Mutti débarrasse, Mutti repasse, Mutti donne sa chemise. Mutti si bienveillante pose ses doux yeux jaunes et verts sur ses oisillons.

Entre chien et loup, les chauves-souris sortent du bûcher en un ballet nocturne.  L’on ouvre le coffre des Saints et l’on entame une partie de Nain Jaune, dans l’insouciance, autour de Mamée.

Mamée qui, des décennies plus tôt, entendit frapper à sa porte. À 39 ans, elle avait accouché peu auparavant de son septième enfant. Ce 9 août 1944, elle se résolut à ouvrir à deux agents de la Gestapo tandis qu’au fond du jardin, Papy, Procureur de la République de son état, faisait le mur pour leur échapper.

Parigotte

La parisienne a bon dos mais elle n’est pas celle que l’on croit.

La vraie parisienne n’est ni hautaine, ni méprisante, la vraie parisienne sait décrocher un merci, n’est pas avare de sourires. Elle protège tout simplement sa bulle, bulle qui lui permet de rester stoïque à la caisse, de supporter qu’un talon aiguille lui perfore le métatarse aux heures de pointe, de laisser glisser sur elle l’incorrection du bistrotier qui exige d’encaisser son café noisette sur le champ.

La vraie parisienne a apprivoisé son milieu naturel depuis toute petite et n’en subit pas les désagréments, elle s’en accommode. La vraie parisienne ne prend pas le métro pour deux stations, elle prend ses ballerines. Elle est capable de garer un char d’une tonne sans direction assistée dans une place de Smart, en poussant un peu. Elle ne redoute pas le péage de Saint-Arnoult le dimanche soir. Elle est flegmatique, elle a passé un week-end en Normandie à s’extasier devant les vaches en sirotant un Calvados.

La vraie parisienne traverse les carrefours en diagonale sans se faire tailler un short. La vraie parisienne sait être chic en H&M ; Chanel c’est surfait. La vraie parisienne ne va pas en ville faire son shopping. Tellement province. Elle y vit.

Et ce petit accent snob qui consiste à ajouter des euh à la fin de chaque mot, c’est une vue de l’esprit des provinciaux. Malgré tout ce qu’on veut lui faire croire, la vraie parisienne n’a pas d’accent.

Et lorsque la vraie parisienne se résout enfin à dépasser le périphérique, elle habite rue de Paris. Il ne faut pas pousser quand même euh.

Tanguy

Après plusieurs tentatives avortées, son baluchon sur le dos, Tanguy quitte le nid pour de bon. De l’appartement familial à son petit studio, le pas de l’indépendance est grand. Adieu le réfrigérateur qui s’auto-remplit, Adieu l’aspirateur qui passe tout seul, Adieu l’oreille attentive qui guette les retours de soirées.

Entre quatre murs – à gauche la salle de bain, en face la cuisine, à droite la chambre, derrière le salon – Tanguy ne s’expose pas à un risque élevé de tendinite du tendon d’Achille. Dans la nuit silencieuse, il n’est aucune présence rassurante qui relativise les bruits suspects, le grondement de l’orage qui tonne, le claquement d’une fenêtre emportée par le vent.

Tanguy fait ses petites courses, son petit ménage, range ses petites affaires, arrose ses petites plantes sur son petit balcon. Jusqu’à en avoir le tournis. Dans son nouveau petit nid, Tanguy espère qu’on lui rendra visite, de grandes visites.

Oui, je le veux

Ils ont dit oui et moi aussi, gravant mon approbation sur les registres.

À la sortie de la cérémonie, les confettis virevoltent et les sourires ne quittent pas les visages.

Soudain, les invités s’écartent. Intriguée, je me retourne et me retrouve nez à nez, ou peut-être devrais-je dire nez à truffe, avec le plus insolite des carrosses jamais vus à la sortie d’une église. L’air hautain, la narine mobile, le pas silencieux, un camélidé me toise, de toute sa hauteur. Fort à propos lorsque l’on connaît l’histoire des jeunes époux et sûr qu’au fin fond du Poitou, l’opération était aisée.

Si ses prémices ont eu pour cadre les dunes de Dubaï, cet engagement n’est certainement pas bâti sur son sable. Pas sûre que ce que j’avais vu quelques heures auparavant aurait pu ébranler mes certitudes.

8 heures plus tôt
Dans le train qui m’emmène à Poitiers, les voyageurs se sont assoupis. L’heure matinale n’est pas propice à la discussion. À 8h30, nous marquons une halte à Saint-Pierre-des-Corps. Tirée de mon sommeil par le roulement des bagages dans les allées, je jette un œil par la fenêtre. Un rideau de pluie étend comme un voile blanc sur la gare et la brume s’abat sur la ville.

L’homme assis devant moi a déplié un journal et commence sa lecture. Mes yeux se posent alors sur le quotidien qui titre : Le mariage, un naufrage ?

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