apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : décembre, 2012

Le chef d’orchestre

Ce 12 décembre, le froid enserre la capitale de ses griffes, attisé par un vent du nord. Place de l’Etoile, les badauds ne s’attardent pas, emmitouflés dans leurs bonnets de laine et leurs bottes fourrées. Les poings enfoncés dans mes poches, le nez caché sous mon écharpe, je descends l’avenue Hoche au pas de course. Une couche de givre s’est déposée comme un glaçage sur les pare-brise des voitures. Au coin, dans la devanture du fleuriste, de jolies couronnes de Noël et des branches de sapin occupent les places de choix.

Arrivée au  carrefour, je tourne dans la rue du Faubourg Saint-Honoré, traverse et me réfugie dans la chaleur du hall d’entrée de la Salle Pleyel. Sur l’immense tapis rouge, des couples bavardent, des groupes d’amis se retrouvent, certains déposent leur manteau au vestiaire tandis que d’autres lisent le programme ou se réchauffent d’une coupe de champagne.

Quelques minutes plus tard, la sonnerie retentit. Nous gagnons l’arrière-scène. Depuis nos places, nous avons vue sur la salle. Les musiciens accordent leurs instruments dans un tonitruant charivari. Le chef d’orchestre traverse la scène sous les applaudissements. Comme un soufflé, les accords retombent et les conversations se taisent.

Les musiciens entament alors la Symphonie concertante en mi bémol majeur de Mozart. Le violon donne la réplique à l’alto solo qui l’interrompt puis l’imite de son timbre chaleureux. Portés par l’orchestre, les virtuoses excellent à jouer leur partition, leurs corps contorsionnés par le maniement de l’archet qui frotte sur les cordes. Le morceau s’achève sur quelques accords joués pizzicato devant des spectateurs médusés.

Les lumières se rallument pour l’entracte. Les spectateurs vont et viennent, se dégourdissent les jambes, échangent leurs impressions, embrassent un ami rencontré par hasard.

La seconde partie fait place à la Symphonie Manfred de Tchaïkovski. Les violons et les flûtes sifflent, tempérés par le hautbois et le basson, poursuivis par une légion de percussions où timbales, cymbales, tambourin, triangle et cloches portent leurs funèbres coups.

Mes yeux quittent un instant la scène pour parcourir la salle. Au premier balcon, je remarque des allées et venues, les spectateurs semblent dissipés.

Le cor anglais redouble de force, accompagné de la clarinette basse et du timbre aigu du piccolo.

D’un geste, le chef d’orchestre déclenche les foudres de la grosse caisse. La tête rentrée dans les épaules, il impose la pulsation. Le crâne lisse, il dessine les nuances. Les oreilles décollées, il commande l’amplitude. L’on entend par moments son souffle court. Vêtu de noir jusqu’au cou, l’homme me rappelle l’oncle Fétide.

Au premier balcon, un attroupement s’est formé.

Les instruments engloutissent les mesures à une vitesse vertigineuse. La harpe exhibe ses notes rondes. Fétide semble pris de convulsions tant il vit le morceau.

Cors, cornets, trompettes, trombones et tuba, sombres et coléreux cuivres sont stoppés nets par un cri. Un médecin s’il vous plaît !

Un silence mat se répand dans la salle. Le chef d’orchestre a baissé sa baguette, les archets sont suspendus. Les visages se tournent vers le même point. Des murmures s’élèvent.

Au premier balcon, un corps étendu, inerte, est évacué. Dans un claquement, la porte se referme sur lui.

Grand Hôtel

C’est la fin de l’été. Les enfants vont bientôt reprendre le chemin de l’école. Derrière les vitres hautes et arrondies du Grand Hôtel, le vent s’est levé. Quelques familles se sont attardées sur la plage de Cabourg. Sur la digue, un garçonnet s’essuie les pieds. A côté de lui, il a posé un petit tas de coquillages ramassés pour son papa. Celui-ci arrive pour le week-end, par le train de 21h54. Des couples déambulent sur la promenade, blottis dans leurs coupe-vent. Dans le ciel qui rougeoie, un cerf volant décrit des huit, l’on entend le sifflement du vent sur sa toile et les fils qui fendent l’air.

Au bar du Grand Hôtel, face à la mer, l’ambiance est feutrée, les lumières rouges sont tamisées. Pourtant, ce n’est plus vraiment le mythe des années folles. Les élégantes sont parties, laissant place à d’autres créatures. Près de la piste de danse, autour d’une table ronde, un groupe de soixantenaires termine de dîner. Il semblerait qu’une bataille ait été livrée devant eux. Les serviettes froissées sont roulées en boule, des morceaux de pain traînent ça et là, la nappe blanche est mouchetée de taches de vin.

Tous se sont mis sur leur trente et un. Gilbert a revêtu son costume blanc des grands jours, sa veste ouverte sur une chemise noire à col pelle à tarte, une lourde gourmette au poignet. Ses cheveux poivre et sel un peu trop longs passent sur ses oreilles. Yvette, petite, râblée, ressemble à un bonbon tout rond. Sa tenue rouge et noire a été mise au point avec soin et agrémentée de quelques accessoires : un serre-tête à plumes en guise de coiffe et un éventail pour s’occuper les mains.

L’alcool aidant, ils parlent fort. Comme des adolescents, ils s’esclaffent pour tout, et pour rien. Sur leurs joues, des marbrures rosées sont apparues. Gilbert remplit les verres à tour de bras, jusqu’au bord. Au fond de la salle, un serveur a monté le son. Il n’en faut pas plus à Gilbert, qui piaffe depuis trois quarts d’heure, pour se lever et se diriger vers la piste. Rapidement, ses amis le rejoignent. Restée à table, Yvette les regarde avec envie. Elle n’ose pas danser. Alors, elle essaye d’attirer l’attention de Gilbert à chaque fois qu’il se tourne dans sa direction. Lui fait le paon et se donne en spectacle. Un groupe de femmes un peu plus jeunes a gagné l’estrade. Gilbert jette son dévolu sur l’une d’entre elles. Le sang d’Yvette ne fait qu’un tour, elle se lève et s’insère dans le groupe.

Mal à l’aise, Yvette danse tout de même, imitant les autres, exécutant des gestes gauches. Elle n’ose pas regarder autour des tables, les visages qui contemplent la scène, parfois riant sous cape, parfois chuchotant à l’oreille d’un voisin. Gilbert a invité Rosy à danser. Sur un zouk, il se lance dans une chorégraphie endiablée, marchant sur les pieds de sa partenaire, la serrant plus que de raison et l’abreuvant de son humour potache. Yvette est à l’agonie.

Soudain, Gilbert sort. Il revient quelques secondes plus tard, une rose achetée à un vendeur ambulant à la main. Avec un sourire dévastateur, il l’offre à Rosy. Le coup de grâce pour Yvette.

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