CARNET DE VOYAGE II

AU PAYS DES KHMERS

I

Tuk tuk Sir ?

 

J’ouvre mon Moleskine et en un instant, me voilà à des kilomètres de mon salon parisien. Les fleurs de jasmin ont bruni et séché entre deux pages. Leurs pétales se sont étalés, figurant des éventails miniature. Je les avais ramassées au bord de la piscine de notre hôtel à Phnom Penh. À la tombée de la nuit, en fin d’après-midi, leur parfum était entêtant. Je tourne les pages. Ici, c’est une branche de bougainvillée fushia qui a pris la texture d’un délicat papier de soie. Je l’avais cueillie sur un arbre – car là-bas les bougainvillées sont des arbres – lors d’une balade à Kep. Je tourne encore. Là, les grains secs d’un épi de riz font gondoler le papier. Notre chauffeur de tuk tuk l’avait arraché alors que nous nous étions arrêtés sur le bas côté dans la province de Siem Reap pour fixer le paysage dans nos têtes.

J’avale une gorgée de thé à la citronnelle et me replonge avec délices dans mes notes.

Au deuxième étage de l’A380 de Singapore Airlines, des hôtesses vêtues d’un sarong et d’une kebaya en batik nous distribuent des serviettes chaudes roulées, parfumées à la citronnelle. Nous avons à peine quitté le tarmac de Roissy que l’Asie est déjà venue à notre rencontre.

Douze heures et demi de vol jusqu’à Singapour, deux heures d’escale, puis deux heures de vol jusqu’à Siem Reap, six heures de décalage horaire. Nous passons la douane et faisons nos premiers pas sur le sol de la ville, porte des temples d’Angkor.

Tuk tuk Sir ? Le tuk tuk allait être notre moyen de transport privilégié pendant le voyage. Et c’est tout un état d’esprit.

Un tape-cul ouvert et couvert, riveté à une pétrolette – qui semble à la fois en bout de course et increvable – alimentée par un liquide graisseux jaunâtre acheté sur le bord de la route dans d’anciennes bouteilles de whisky. On dirait de l’huile de friture. Un casque, qui remonte aux années 1950 ; pas attaché ; ou pas de casque.

C’est le meilleur moyen de voir du pays. Assis à l’arrière, grisés par le vent, les narines desséchées par la terre rouge qui se soulève à chaque tour de roue, la peau boucanée par l’air qui nous fouette le visage, nous prenons tout notre soûl de ces odeurs et de ces images à cent lieues de notre vie occidentale.

Monsieur tuk tuk se fraye un chemin au milieu de la circulation dense, klaxonnant pour dire je passe, clignotant d’un bras tendu, les doigts qui se rabattent de haut en bas ; nous emmène jusqu’à des temples reculés où les touristes ne mettent pas les pieds ; nous dépose au milieu des rizières où les femmes, courbées et coiffées de chapeaux pointus, récoltent le riz à la serpe ; emprunte une piste qui mène aux marais salants où une famille, pieds nus dans les bassins, travaille à écluser l’eau qui a tout inondé pendant la saison des pluies ; nous mène dans des plantations de poivre où l’odeur du grain qui sèche au soleil monte au nez. Parfois il vient avec nous et nous sert de guide, parfois il tend un hamac entre deux arbres et nous attend. À notre retour, il est toujours au rendez-vous.

Quand Monsieur tuk tuk ne fait pas le chauffeur, sa mobylette lui sert à tout : transporter trois énormes porcs abattus allongés sur le dos, quatre-vingts volailles suspendues par les pattes, des ballots de fleurs de lotus, sa femme et ses trois enfants dont les petits pieds chaussés de claquettes dépassent en largeur.

Ce n’est pas souvent, mais parfois il y a un accident. Alors, les cambodgiens ne s’apitoient pas sur leur sort ; en quelques secondes, ils remontent sur leur mobylette et la circulation reprend ses droits.

À Phnom Penh, ça bourdonne comme dans une ruche, ça pétarade en permanence. Et ce soir là, sans Monsieur tuk tuk, à pied, livrés à nous-mêmes, nous sommes désemparés.

Il n’y a ni feux, ni passages piétons, ni éclairage, la nuit est tombée. Si nous voulons rentrer, il nous faut traverser cette avenue. Nous mettrons vingt minutes. D’abord, rebroussant chemin pour trouver un endroit plus étroit, où la circulation est à sens unique. Puis tentant d’imiter la technique des habitants : avancer tranquillement en diagonale, à une allure constante, surtout sans jamais revenir en arrière.

Nous avons mis au point la nôtre. Repérer un vendeur de noix de coco qui s’apprête à traverser et se glisser derrière sa charrette.

 

À suivre.

Publicités