apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : septembre, 2015

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

VIII

Cetinje

 

Nous profitons du dernier point de vue sur le fjord, nous arrêtons en warnings sur le bord de la route, posons l’appareil sur le toit de la voiture, lançons le retardateur et nous avançons prudemment au bord du gouffre ; nous nous retournons. L’instant et le lieu, tous deux suspendus, sont immortalisés.

Nous remontons à bord de Polo et Kotor disparaît avec le dernier virage. Nous passons de l’autre côté et pénétrons dans le parc national du Lovćen. Les paysages de canyon et les crêtes calcaires s’effacent.

Et maintenant, les steppes. La végétation est moins luxuriante, plus sèche. Après un long moment sans croiser personne – on dit qu’ici, il y aurait des loups – nous croisons le village de Njeguši. Nous voyons de loin les toits orange des habitations. Quelques promeneurs ont fait une halte au village pour déjeuner, sans doute de viande et de fromage fumés, spécialités de la région. De quoi les riverains peuvent-ils bien vivre ici ? De la paix qui règne certainement.

Nous passons notre chemin. Quelques temps plus tard, apparaît, au milieu de la pampa, Cetinje. L’ancienne capitale est une ville de montagne aux rues larges bordées de tilleuls et aux maisons colorées, plongée dans l’indolence. De nombreux travaux ne facilitent pas la recherche de notre hébergement. Nous garons la voiture et continuons à pieds. Notre plan ne correspond pas aux rues. La faim ne nous aide pas à nous concentrer. Par chance, après avoir quelque peu erré et demandé notre chemin, nous apercevons un petit panneau qui indique notre apartment. Il n’est pas à l’endroit que nous croyions mais peu importe, nous y voilà.

Fidèle à l’hospitalité dont nous avons fait l’expérience depuis le début de notre voyage, notre hôte nous accueille avec un verre de Schnaps. Nous nous regardons. Il est quatorze heures, nous sommes à jeun, au bord de l’hypoglycémie, nous roulons depuis le petit matin et nos tripes portent encore les stigmates de la route serpentine. Ce petit verre rempli de liquide transparent a tout d’une épreuve. L’homme nous regarde en souriant. La première gorgée nous brûle la gorge, l’œsophage et l’estomac. Pendant qu’il note les numéros de nos papiers d’identité, nous cherchons une stratégie. Sacrifier l’un de nous deux et épargner l’autre. Ou alors boire la moitié tous les deux. L’homme relève la tête. Nos verres sont vides.

Les jambes en coton, nous partons chercher la voiture pour la garer près de chez nous. Après une rapide douche, nous allons pique-niquer dans le parc qui fait face au Palais Bleu, résidence de l’héritier du trône, Danilo, fils de Nikola 1er. Il est devenu aujourd’hui la demeure du Président de la République. L’endroit est désert. Seuls deux gardes sont postés à l’entrée. On est loin des mesures de sécurité françaises.

Nous visitons le palais de Nikola Ier, seul et unique roi du Monténégro. Radenko nous raconte avec un accent prononcé mais dans un très bon français l’histoire de la famille royale, puis de l’ex-Yougoslavie – décryptant des pièces anciennes, des tableaux, des meubles – puis l’indépendance en 2006.

Les Monténégrins parlent si bien français. Et si c’était parce que l’amitié de nos pays était bien enracinée, depuis le Second Empire et Napoléon III qui défendit l’autonomie du pays face à la poussée de la Turquie ? Il semblerait même que notre lycée Louis-le-Grand ait accueilli sur ses bancs Nikola Petrović-Njegoš, neveu de l’héritier du trône.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

VIII

Kotor

 

Nous arrivons sous des trombes d’eau à Kotor. La circulation est dense, nous roulons au pas pour accéder au parking situé à l’entrée de la vieille ville. Un gigantesque bateau de croisière est amarré au quai. On dirait un immeuble. Nous chaussons à nouveau nos tongs et enfilons en grimaçant nos kways humides. Nous prendrons notre barda plus tard. Si nous devions peiner pour trouver un hébergement, nous serons plus efficaces si nous sommes légers. Nous claquons les portières, et en quelques secondes, nous sommes trempés comme des soupes. Vivement une bonne douche au sec.

À Budva, lors de notre départ, l’homme qui nous avait reçus nous avait indiqué une auberge de jeunesse à Kotor. Nous fonçons vers notre objectif. Enfin, autant que le dédale de ruelles et le glissement des tongs sur les pavés ruisselants nous le permettent, et après quelques retours en arrière et demandes aux commerçants, nous trouvons l’entrée de l’auberge. Un jeune cool avachi sur un canapé nous reçoit. Dans la salle commune, deux espagnols en chaussettes regardent par la fenêtre la pluie tomber, les genoux repliés sur la banquette. Nous traversons une cuisine aux odeurs de colocation. On est loin du confort de nos apartments chez l’habitant mais l’on s’en contentera.

Le réceptionniste nous indique une rue gratuite pour garer la voiture. Prenant notre clé en main et notre courage à deux mains, nous retournons la déplacer. Nous trouvons une place et prenons tout ce qu’il nous faut pour deux jours, protégés du rideau de pluie qui s’abat par le coffre ouvert. Un dernier trajet et nous pourrons nous réfugier au sec.

Repos forcé, nous passons la fin de la journée à contempler de la fenêtre de notre chambre la muraille qui zèbre la montagne dont les nuages gris ont bien du mal à se décrocher. Quelques touristes, sans doute contraints par leur départ imminent, s’y sont aventurés équipés de ponchos. La balade a tout d’un pensum.

Nous nous réjouissons d’être enfin à l’abri et tâchons d’étendre nos vêtements pour les faire sécher. Ce soir, 24 avril, nous avons un anniversaire à fêter, un rayon de soleil dans cette journée pour le moins humide. Nous passons la soirée dans l’atmosphère feutrée et enfumée – ici point de loi Evin – d’un bar à vin qui nous donne à nouveau l’occasion d’apprécier les pépites viticoles du pays.

Le lendemain, l’orage est un lointain souvenir, le soleil sèche les pavés de l’enclave médiévale et brille sur la rivière Škurda. À notre tour d’entreprendre l’ascension du mont Saint-Jean, en longeant la muraille. Plus nous prenons de l’altitude et plus la vue sur les bouches de Kotor nous coupe le souffle. Reconstruite par les Vénitiens après le tremblement de terre et les invasions successives, la ville s’est façonnée de manière anarchique, sans souci d’alignement des bâtiments. L’eau d’un bleu sombre est lisse comme un miroir. À mi-chemin entre la première marche et la marche la plus haute, le campanile de Notre-Dame de Santé aux accents italiens nous accueille. Il se dresse, au-dessus de la ville, comme veillant sur elle. Un homme s’est posté sur le parvis, il est monté jusqu’ici avec une glacière de bouteilles d’eau à vendre.

Au sommet flotte l’étendard du Monténégro. Nous redescendons, tranquillement. Arrivés en bas, nous avons bien mérité une glace, au soleil sur une placette biscornue.

De retour à notre auberge, nous faisons la connaissance de nouveaux colocataires dont le récit allait nous laisser bouche bée. Deux couples, l’un français, l’autre allemand, ont garé leurs vélos tout terrain dans la cour. Ils semblent être à la pointe de la technologie. L’un s’affaire dans la cuisine, le deuxième sort de sa douche, le visage rougi par la vapeur et buriné par le grand air, le troisième lave des vêtements techniques dans le lavabo tandis que le quatrième engage la conversation. Partis pour un an avec pour tous bagages deux sacoches à l’arrière de leur vélo et un petit sac à dos, il traversent les pays, sur les routes et les chemins du monde. Ils rallieront bientôt l’Albanie, la Bulgarie, la Turquie, puis les pays en -stan pour enfin découvrir l’Asie. Partis avec quelques euros, ils passent la majeure partie de leurs nuits dehors mais ce soir, ils se sont offert un vrai lit. Ils nous racontent n’avoir fait face à aucune embuche jusqu’à aujourd’hui. Les deux couples ne se connaissent pas, c’est le hasard qui les fait se rencontrer, et demain, leurs routes se sépareront.

Ce soir là, personne ne fait long feu. Le lendemain, alors que les français partent visiter la ville, les allemands sont déjà prêts à repartir. Nous empaquetons nos effets et leur disons au revoir. En sortant de l’enceinte de la vieille ville, nous apercevons les sportifs, déjà juchés sur leurs selles. Nous nous demandons, effrayés, s’ils envisagent de prendre la route serpentine. Ils disparaissent et nous retrouvons Polo.

Un rapide coup d’œil à la carte et nous nous dirigeons vers l’embranchement de la route serpentine. Trente épingles à cheveux sur les flancs vertigineux du Lovćen, plus de mille mètres au-dessus du fjord, des panoramas extraordinaires sur le golfe à chaque virage, des nids de poule et des cailloux à chaque tour de roue. Il faut avoir le cœur bien accroché.

Alors que nous prenons le troisième virage et que Polo a bien du mal à se propulser en avant, nous apercevons, devant nous, les deux cyclistes allemands. Oui, ils le font.

 

À suivre.

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