apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : février, 2012

9 mois

Les nausées. Elle les subit sans ciller, tenue au silence des semaines qui précèdent l’annonce. Elle tente d’échapper discrètement à la magnifique tranche de foie gras qui lui fait de l’œil et dont elle sait pertinemment qu’elle devra se passer ces prochains mois. Ce refus pourrait la trahir et réduire à néant les efforts consentis jour après jour pour garder le secret.

Elle trempe une dernière fois ses lèvres dans la coupe de Champagne qu’elle s’autorise pour fêter l’événement. La voilà partie pour 9 mois d’abnégation, 9 mois pendant lesquels elle va chouchouter ce petit morceau de vie qui grandit en elle.

Un jour, son petit ventre arrondi et sa mine fatiguée sèment le doute. Attablée devant une assiette de choucroute, elle lâche un innocent je mange pour deux. Ses copines réagissent au quart de tour. Bravo. J’en étais sûre. C’est pour quand ? Je peux être la marraine ? Ouf, je ne savais pas comment te dire que tu avais grossi.

La bouffe. Ça l’obsède. Il faudrait être bien téméraire pour se risquer à lui manger son écrasée de pomme de terre à la truffe ou sa panna cotta sauce caramel au beurre salé. Les repas sont des moments sacrés pendant lesquels il ne faut la détourner de son objectif. Objectif frustrant : se régaler sans charcuterie, sans Chablis, sans roquefort, sans steak tartare. Malgré tout, quelques minutes plus tard, elle pose ses mains sur son ventre arrondi d’un air satisfait. Elle est repue. Son air satisfait s’efface aussitôt lorsqu’elle pense à l’épreuve de la pesée chez son gynéco le lendemain. Elle ne peut plus fermer ses jeans, éclate dans ses jupes, porte les chemises de son mari.

Le prénom. Son cerveau est en perpétuel brainstorming. Anatole ou Philibert, Philibert ou Anatole. Les favoris sont retournés dans tous les sens, juxtaposés au nom de famille, prononcés à l’envers. Aucune place n’est laissée à la combinaison improbable, à la faute de goût, au jeu de mot sordide. Sa belle-mère met son grain de sel, sa belle-soeur avance son top 3, de toute façon ce sera une fille, tu le portes bas ce bébé.

La fatigue. Elle se fait de plus en plus présente au fil des mois et provoque irritations et sautes d’humeur. Une tension particulièrement palpable au moment où elle monte dans une rame de métro et cherche du regard une bonne âme encline à lui laisser sa place. C’est peine perdue. Les voyageurs semblent atteints de crises de narcolepsie ou absorbés par la correction du sudoku de la veille.

La nuit, quand tout est calme, il gigote pour lui rappeler qu’elle ne peut plus dormir sur le ventre. Elle ouvre un œil, se déplace dans un lent et pénible mouvement, avec la désagréable sensation de ressembler de plus en plus à un cétacé, puis se rendort en pensant aux futures nuits blanches.

Le bébé est né. Un bon rôti de 4,5kg, 52 cm. Les yeux de son père, le sourire de sa mère. Elle trempe son petit doigt dans la coupe de Champagne qu’on lui a offerte pour fêter l’événement et lui pose une goutte sur les lèvres. Le nourrisson grimace, ses fossettes se creusent. C’est le bébé le plus beau du monde et ses parents l’ont déjà promis à un grand mariage avec la petite Mathilde née deux jours plus tard.

Huis-clos

Baudouin Marechal pour Les Petites histoires vécues_Huis-clos

Paris. Station Ségur, 7e arrondissement. Une rue calme, un dimanche. 7 heures du soir. La nuit est tombée. Dans cet immeuble haussmannien, les lumières révèlent la vie des habitants.

6e étage. L’apéritif dînatoire hebdomadaire bat son plein. Les femmes sont belles, les hommes sont sérieux. Sous les yeux des ancêtres figés dans leurs cadres, petits fours et petites bulles sont proposés en profusion. Témoins de ces rendez-vous mondains, les fauteuils Louis XV. Ils ont vu le monde se faire, la société évoluer, l’économie trembler. Les vieille France ont la cinquantaine, leurs enfants sont étudiants et occupent les chambres de bonnes du 7e.

5e étage. Mariée à un riche homme d’affaires absent, elle est oisive et s’occupe d’elle. Sport à haute dose avec un coach, dernières techniques de chirurgie esthétique. Elle avale rapidement l’assiette de fruits détoxifiants préparée par son employée de maison et file se changer. Elle enduit son visage de sérum, couvre ses mains, dont les taches commencent à trahir son âge, de crème hydratante et enfile une paire de gants. Un masque sur les paupières, elle sombre dans un sommeil régénérant. La superficielle n’a pas d’enfants, cela déforme le corps.

4e étage. Lui, est un éminent intellectuel ; elle, est issue d’une famille indienne traditionnelle. Elle porte le sari. Les rayonnages de livres envahissent les murs du salon. Les sages dînent en famille. Jamais un éclat de voix ne se fait entendre. Ils ont deux filles, deux filles douces et studieuses.

2e étage. Un veuf à la retraite campe derrière ses rideaux, une paire de jumelles à la main. Depuis son observatoire, retranché derrière ses voilages, le vieux fou espionne, à l’abri des regards. Il se délecte des activités des uns, savoure les conversations des autres. Depuis bien longtemps, ses enfants ne lui rendent plus visite.

1er étage. Lui, rentre à vélo. Il joue du piano. Quelques notes s’échappent par la fenêtre entrouverte. Elle, s’occupe de leurs deux fils. Les jeunes parents se parlent de longues heures le soir dans ce petit appartement qui respire la sérénité. Leurs deux garçons ont encore l’insouciance de l’école primaire.

Rez-de-chaussée. Elle a rentré les poubelles, arrosé son géranium. Assise sur un canapé élimé, son chat blotti sur ses genoux, elle regarde son émission préférée. Derrière ses rideaux à demi tirés, la concierge est seule. Ses enfants ont grandi, ils ont chacun fondé une famille.

La nuit se fait plus épaisse. Alors que la torpeur envahit le quartier, une lumière persiste au 3e étage. Des ombres se détachent. L’œil s’habitue à l’obscurité et distingue de plus en plus nettement les formes. Dans chaque pot suspendu au garde-corps est plantée une hache.

Le verre de filles

Ce soir je prends un Coca. J’ai grossi ces derniers temps, j’arrête l’alcool et le gras.

Elles s’asseyent autour d’une table, dans leur petit café habituel. Une rude semaine vient de s’écouler et ce moment de détente avant le week-end, il n’est pas question de le rater.

A l’ordre du jour, le nouvel appart de l’une, la dernière conquête de l’autre, la trouvaille vestimentaire d’une troisième.

La serveuse passe. Mécaniquement, elles consultent la carte mais elles savent déjà ce qu’elles vont prendre. Enfin presque. Entre Brouilly et Pouilly fumé, le match est serré.

Allez. Juste un verre. La première gorgée est divine. Les papilles s’éveillent, les arômes claquent sur le palais.

Alors, quelle couleur pour ta cuisine ? Rouge. C’est convivial le rouge.

Deux verres. Le Brouilly a un petit goût de revenez-y.

Au fait, tu l’as vu ? Tu parles, il ne m’a pas appelée depuis trois jours. Je me demande ce qu’ils ont dans la tête. Je croyais qu’on se bonifiait avec l’âge.

Une bouteille. Tandis que les heures s’égrènent, elles parlent de plus en plus fort, leurs pommettes se colorent.

Elle est pas un peu courte ta jupe ? Toi, soit t’as un rencard, soit t’as eu un entretien.

Elles commencent à s’agiter sur leurs chaises, leurs petits ongles vernis tapotent sur la table au rythme de la musique.

Vous n’avez pas faim ?

La serveuse repasse. On peut avoir une assiette de frites ? Allez. Juste une.

La serveuse revient avec un saladier de frites. Elles se ruent dessus et lui font un sort en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. C’est bon le gras.

Lorsqu’elles rentrent chez elles, elles pensent toutes à la même chose.

J’aurais dû prendre un Coca.

L’hôtesse

Ce jour-là, on lui a donné une robe trop courte. Pas de chance, c’est elle que l’on a choisie pour remettre les Trophées du Bâtiment. Elle ne peut plus reculer. Devant un parterre de professionnels du béton armé et aux côtés du Ministre du Logement, elle s’élance. Elle traverse la salle, évitant les tables, et grimpe les quelques marches pour se hisser jusqu’à l’estrade. Elle ne s’est jamais tenue aussi droite, tentant de faire descendre au maximum la robe qui s’accroche sur son dos.

Un peu plus tard, dans les salons du très chic Automobile Club de France, les professionnels du béton armé avalent goulûment petits feuilletés et navettes. Ils ne font pas un pas pour admirer la vue sur la Place de la Concorde, ne lèvent pas les yeux pour observer le lustre de cristal finement ciselé, ne remarquent pas la jolie potiche placée dans un coin de la pièce.

L’hôtesse s’appelle l’Hôtesse. Elle n’a pas faim, elle n’a pas soif. L’hôtesse reste huit heures debout, perchée sur des aiguilles de dix centimètres. Même pas mal. L’hôtesse n’a jamais froid. L’hôtesse sourit toujours.

La soirée est bien avancée. Les minutes se font de plus en plus longues, l’hôtesse boit la coupe jusqu’à la lie. Les derniers invités ne devraient pas tarder à se diriger vers la sortie. Leur départ sonnera sa libération. C’était sans compter sur le petit groupe d’irréductibles qui se trémoussent encore et encore, pieds nus sur les tapis persans. Ils ont laissé leur dignité au vestiaire.

Lorsqu’elle s’assied enfin dans le taxi qui la ramène chez elle, elle a troqué ses escarpins contre une bonne paire de chaussettes et des Converses. Ses rotules lui rentrent dans les cuisses. Lorsqu’elle a retiré sa robe et les barrettes qui lui transpercent le crâne, l’hôtesse est en médecine, avocat spécialiste du droit maritime, expert en marketing du luxe, étudiante à Sciences Po.

La bobo

Son 18e est populaire, son 18e bouge, son 18e est cool. Qu’à cela ne tienne, à force de m’entendre traiter de bourge du 17e, je décide de passer la frontière de mon 15e BCBG pour m’aventurer rive droite. Ligne 12. Station Jules Joffrin. Au fur et à mesure que je monte vers le nord, la bourge en moi se crispe. La Porte de la Chapelle se rapproche dangereusement. Ouf, enfin je descends.

Je gravis les dernières marches avant d’arriver à l’air libre lorsque mon regard se pose sur la mairie. Les ors de la République semblent avoir oublié d’être populaires.

Je parcours les ruelles qui me séparent du sacro-saint Square de Clignancourt. Je tourne le dernier coin de rue qui m’en sépare et débouche sur… Non, je dois faire erreur. Où sont les échoppes crasseuses et les petits bouis-bouis censés faire le charme du coin ? Haussmann, dans toute sa splendeur, me nargue.

Alors je comprends. La gouaille, l’humour caustique et les soirées à carburer au rouge sont la partie émergée de l’iceberg. Les cours de couture et le marché du dimanche matin la trahissaient déjà un peu. Elle est bobo avec ses sandales à semelle de bois, bobo jusqu’à la moelle avec ses salades de pousses et ses soupes bio. Elle est complètement bobo quand elle fume ses Vogue en prenant son café. Ses plantes aromatiques sur son appui de fenêtre, son chat Joseph, son papyrus Guy, tout est bobo.

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