apolline mariotte

Petites histoires vécues.

L’escargot

Gégé a un petit habitant. Depuis que l’hiver est arrivé, il ne le quitte plus. On a tout essayé pour le pousser à se débarrasser de son gastéropode. Les allusions, plus ou moins subtiles. Les injonctions, cédant à l’exaspération. L’indifférence, pour titiller l’esprit de contradiction. Rien n’y fait. Ce n’est pourtant pas ragoûtant. C’est même informe, visqueux, d’une couleur énigmatique. Absolument incommodant pour son entourage. Monsieur Mollusque sort de son habitacle lorsque l’humidité est élevée ; le reste du temps, il se rétracte à l’intérieur. Lui tendant de quoi s’en débarrasser, Abigaïl l’encourage : Gégé, tu nous ferais cette faveur ? Gégé hésite. Va-t-il une bonne fois pour toutes se décider à le faire ? Il hésite, ronchonne, fait autre chose, puis enfin… porte le mouchoir à son nez, en expulse bruyamment son habitant qui finit ses jours au fond d’une poubelle.

Procrastination

Enthousiaste
J’ai la journée devant moi
La satisfaction d’avoir du temps
Un thé d’abord
Je rassemble tout ce qu’il faut autour de moi
Je gribouille
C’est mauvais
Attendre que l’idée vienne
En regardant par la fenêtre
L’idée ne viendra pas sans gribouiller
Je le sais bien
J’ai encore plusieurs heures
Mon esprit se dissipe
Je lis mes mails
Je peux bien m’accorder une pause
Je serai plus efficace après une pause
J’ai faim
L’idée ne peut pas venir avec la faim
On verra cet après-midi
Une bonne coupure pour le déjeuner c’est important
J’ai le ventre plein
Ça va mieux
Un café pour reprendre
La satisfaction d’avoir encore du temps
Je fais de la place sur ma table
Je change de feuille, je gribouille
C’est au moins aussi mauvais
Je n’ai toujours pas d’idée
Je fais les cent pas
Tiens, je vais lancer une machine, ce sera au moins ça de fait
Je rêvasse
Je n’ai plus le temps
Tant pis
Je chercherai un nouveau sujet de brève demain

La pêche aux crabes

À quelques milles du port de Saint Martin en Ré, le First 36.7 Sergent Garcia, en pleine régate, effilé, reprend la direction du large après avoir fait étape quand un raclement sourd retentit dans la coque. Un à-coup nous projette tous vers l’avant et le voilier s’immobilise.

La marée descend à vue d’œil et dans notre précipitation, occupés à la barre ou au winch, nous n’avons pas consulté les cartes marines qui nous auraient signifié le relief à éviter.

Les membres de l’équipage jettent tour à tour un œil interrogateur à Baptiste, notre ami skipper, attendant un ordre. Celui-ci vient vite. Tous à bâbord. Nous faisons contrepoids pour dégager la quille du sable. En vain. Nos corps sont une plume sur le colosse qui, rattrapé par la gravité, a perdu toute souplesse. À la VHF, nous comprenons que les autres équipages nous abandonnent et mettent le cap vers la Rochelle. Alertée depuis la terre par le spectacle du mât qui se couche de plus en plus, une vedette côtière de gendarmerie vient nous porter secours. L’un des hommes arrime le mât, puis, à plein moteur, nous tracte avec son zodiac. Rien n’y fait.

Equipé d’un masque, Baptiste plonge pour sonder le fond. Lorsqu’il refait surface, nous nous rendons à l’évidence. Nous sommes quittes pour passer la nuit ici en attendant que la marée remonte. Au fur et à mesure que l’eau descend, le voilier se couche sur sa coque, jusqu’à atteindre quarante-cinq degrés. Dans l’habitacle, tout est sens dessus dessous. Nous qui aimions que ça gîte ! Nous sommes servis.

Une interrogation demeure. Triviale. Mais ébranlés que nous sommes, elle prend autant d’importance que la perspective d’une brèche dans la coque. Qu’allons-nous mettre dans nos estomacs ? Précautionneux, nous avions rempli les caissons de bière et de sardines. Ça vous leste un voilier.

Sur la jetée, les promeneurs assistent à ce tableau pour le moins insolite. Assis sur le pont, presque à la verticale, nous entrechoquons nos bouteilles. Personne avant nous n’a décapsulé sa bière ici, et personne ne le refera plus. Dès que la mer sera haute, ce lieu aura disparu. À l’horizon, la boule rougeoyante sera bientôt engloutie par les eaux. Ce moment mérite tout de même un apéro plus fin.

Prudemment, nous risquons un pied dans l’eau. Elle nous arrive à mi-mollets, pas plus. Nous remontons nos jeans et pêchons à la main les étrilles qui batifolent aux alentours du bateau.

Depuis 1934

J’introduis la friandise entière dans ma bouche. Le petit nuage ne souffre pas qu’on le croque.

L’objet de ma gourmandise mesure trois ou quatre centimètres de diamètre. D’un blanc laiteux, il s’élève en une proéminence striée. Il a quelque chose de céleste. On dirait un morceau de brume qu’on aurait attrapé puis mis au four.

La fine croûte qui l’enveloppe cède sous mon palais. Le craquement se répercute et résonne à l’intérieur de ma boîte crânienne. Mes molaires entament le cœur, là où c’est moins cuit. Et là où c’est moins cuit, c’est cotonneux, moelleux, ça colle aux dents. Un peu moins qu’un caramel mou. C’est le meilleur.

Du premier au dernier, pas un petit-enfant n’a jamais plongé à pleines mains dans la boîte en fer tendue par Mutti qui sourit. Avant même de savoir parler, le petit doigt potelé sait la montrer pour réclamer.

C’est bien connu, on attrape les petits-enfants avec les meringues de Mutti.

Red velvet

Seul un œil observateur remarque le soupirail. À travers les barreaux en fer forgé, en contrebas de la rue, ce lieu empli par la pénombre est entouré de mystère. La lueur des chandelles révèle le velours rouge des crapauds à franges, les photos en noir et blanc qui tapissent les murs, jaunies par le temps, une carafe à cabochon remplie d’un liquide ambré ; le halo des lampes basses à pampilles de verre fait luire l’étain d’une lampe à pétrole, l’ébène d’une cave à liqueur, la porte en vitrail d’un meuble bas.

Je ne sais si c’est l’atmosphère feutrée qui étouffe les conversations ou si d’instinct nous parlons à voix basse. La barmaid met un certain temps à préparer nos cocktails, observant les règles de la mixologie. Elle dépose les philtres capiteux sous la lumière ténue d’une lampe Tiffany. L’abat-jour à facettes de verre opalescent, striées, martelées, mouchetées, éclaire la cerise confite qui s’est lovée dans le creux de l’un. L’autre, chargé de menthe, exhale un bouquet herbacé.

Un air de jazz suspend le temps alors qu’à travers la vitre du soupirail, l’on aperçoit les pieds des passants qui courent et le tumulte de la rue.

Dans cette atmosphère tamisée, presque occulte, il règne un magnétisme étrange. Je regarde autour de moi, discrètement, sans attirer l’attention, et découvre, sous l’escalier qui monte vers la rue, installée devant un guéridon, les doigts chargés de bagues, une cartomancienne diseuse de bonne aventure.

Crapule

Samedi matin, tout Boulogne semble s’être donné rendez-vous au supermarché, aspirant à se débarrasser de la corvée de courses pour entamer vraiment le week-end.

En balade avec papa, autrement dit aux anges, un petit bonhomme agrippé de sa main potelée au caddie des courses familiales regarde de toutes parts, autant que ses yeux à longs cils le lui permettent, devant la profusion de formes et de couleurs à sa portée.

Son nez retroussé rencontre les genoux empressés des clients, prolongés de lourdes semelles impatientes ou de dangereux talons qui trépignent, n’ayant que faire de ses trois pommes et de ses petits doigts qui risquent à chaque instant d’être pincés.

Une demi-seconde d’inattention a permis à Auguste de s’échapper et, oubliant les recommandations de son papa, de disparaître dans l’embouteillage des paniers.

Auguste a trouvé deux petits fromages identiques, qui tiennent dans ses paumes. Tout fier, il les brandit. Papa, papa ! Un filet de tomates dans une main, un paquet de couches dans l’autre, l’inquiétude d’avoir laissé son fils échapper à sa surveillance dans les yeux, son papa fronce les sourcils et le réprimande. Avec tendresse. Papa poule est un papa cool.

Auguste, tu ne touches à rien. Et tu restes avec papa s’il te plait.

Obéissant, Auguste repose les petits fromages. Les mains libérées, aussitôt, comme un moineau qui sautille, il file vers les fruits et légumes et, le sourire jusqu’aux oreilles, saisit de ses mains pleines de petits doigts un joli avocat bien brillant.

Les bons petits diables

Les parents nous faisaient traverser la nationale, puis c’était la liberté. À l’âge où l’on ne voit pas le bout des vacances, noircis comme des pruneaux et les cheveux blondis par les longues journées d’été, les petits citadins que nous étions prenaient la poudre d’escampette à chaque fois qu’ils en avaient l’autorisation.

Dans le village bourguignon, nous passions chez Marie acheter quelques bonbons, puis devant le petit hôtel du Roy où les escargots sont si bons, sur le pont de la roue à eau, devant la scierie de Toto – Toto nous terrifiait, il lui manquait au moins cinq doigts sur les dix, avalés par ses machines coupantes.

Essoufflés, nous arrivions à la ferme des E., notre terrain de jeu favori.

Comme les lapins sont mignons. Ils sont bien plus gros que la peluche que j’avais reçue pour mes deux ans. Et ils ont des yeux eux. Le mien a perdu les deux siens en plastique. Christiane la fermière ouvre un clapier et en attrape un par les oreilles. Ça n’a pas l’air très confortable. Il gigote. Elle nous dit que c’est pour aller lui faire sa toilette. Le lendemain, je ne l’ai pas revu ce gros lapin gris. Ni le surlendemain. Ni jusqu’à la fin des vacances. Elle a dû le garder chez elle. C’est plus douillet. C’est vrai que la paille ça doit leur piquer l’arrière-train.

C’est alors que les enfants de Christiane sont arrivés. Nous nous voyions seulement l’été mais nous étions copains comme cochons. Ils voulaient nous montrer leur nouvelle pensionnaire.

Sur le chemin qui nous mène à l’enclos, quatre poulettes picorent des grains de blé tombés d’un sac. Tiens, si on en attrapait une ? Nous nous approchons à pas de loup. Sentant la menace, les volatiles détalent comme des lapins.

Au bout du chemin, à la lisière du champ, entre quatre fils électriques, une jolie chèvre blanche broute une touffe d’herbe sèche. On dirait Blanquette. En nous voyant, elle lève la tête et, sur ses frêles guiboles, s’approche de la clôture. Tandis que l’un de nous lui caresse la barbichette, l’autre arrache une poignée de pétales sur le protégé de sa maman, un magnifique rosier blanc, et les lui donne à manger. La biquette les engloutit de bon cœur. Sous son menton, derrière sa barbichette justement, elle a deux gougouttes qui pendouillent. Tiens, si on tirait dessus. Ça n’a pas l’air de beaucoup amuser Blanquette.

C’est alors que des mugissements attirent notre attention. Très vite, nous oublions Blanquette et nous courons vers l’étable. Au passage, nous donnons quelques coups de pieds dans la porte de la porcherie pour houspiller – lâches – ses occupants. Nous entrons par la laiterie. Les mouches tournoient au-dessus du lait encore chaud. L’odeur est à vous donner des haut-le-cœur. C’est ça qu’ils mettent dans les briques ? Tiens, si on emprisonnait cette grosse mouche aux ailes irisées sous la cloche des fromages qui fermentent ? Nous débouchons dans l’étable. Maintenant, les beuglements nous cassent les oreilles. Les enfants E. se faufilent derrière le cul des vaches. Nous les suivons, rasant le mur en bonnes poules mouillées, craignant de recevoir un coup de sabot ou une éclaboussure de bouse. Nous remontons l’allée centrale et passons devant le taureau. Malgré son anneau dans le museau, il est agité. Les poltrons que nous sommes n’en mènent pas large. Mais téméraires… Tiens, si on lui chatouillait les narines avec un brin de paille tout sec ? Bande de peaux de vache.

Sous nos yeux écarquillés, une opération chirurgicale allait se dérouler. Marguerite s’est arraché un pis sur les fils barbelés de son pré. Sacrée Marguerite. Il doit en rester un morceau sur place. Ce n’est pas beau à voir. Le vétérinaire lui a injecté un anesthésiant, lui plantant le long de la colonne vertébrale une aiguille de la taille d’un pieu. Puis, avec l’aide des fermiers, il lui a attaché les pattes. Pauvre Marguerite. C’est à devenir chèvre. Ses copines la regardent, apitoyées. Lentement, le vétérinaire va lui recoudre les mamelles, un peu comme lorsque Mutti avait cousu des pièces de tissu sur les genoux de mon pyjama. Berk.

Je préfère m’en aller rendre visite aux poussins éberlués qui piaillent sous la lampe chauffante. Tiens, il paraît que si on l’éteint ils peuvent mourir. S’ils savaient ce qu’on est en train de faire à leur maman de l’autre côté de la cloison. Un vrai assassinat.

Christiane a reçu une commande. Alors elle a attrapé l’une de ces poulettes qui picorait, la plus grasse, et elle l’a emmenée dans cette salle toute carrelée. Après avoir chaussé ses bottes et noué son tablier, tenez-vous bien, elle a assommé la poule, puis l’a enfilée la tête la première dans un appareil métallique, une sorte de chaise électrique pour volailles. D’une seule pression sur un bouton, elle l’a mis en route, et après un grand tressaillement et un cri strident, l’oiseau est devenu raide comme la justice. Elle l’a ensuite saignée, d’un coup de couteau dans la gorge. Elle s’est vidée comme une outre. Et comme si ce n’était pas suffisant, elle l’a ébouillantée. Enfin, dans une odeur de canard faisandé à tourner de l’œil, elle l’a plumée. Si tous les martyrs dont on m’a déjà raconté la vie et le calvaire datent de Mathusalem, je savais désormais que j’en avais connu un en chair et en os. Elle était penaude cette poule, exhibée comme ça toute nue, sans pudeur.

Je sortis de là toute chose et rejoignis les autres pour des distractions plus légères. Du côté de la grange, postés en embuscade derrière les meules de foin, les cousins ont entamé une bataille de pommes pourries. Tiens, si je prenais cette pomme pleine de guêpes pour me défendre ?

Mais elle a l’air bonne aussi. Si j’en croquais un bout, un tout petit bout pour goûter ? Ouille, c’est acide. Mon estomac n’a pas l’air vraiment d’accord.

Quelle journée. J’étais loin de m’imaginer ça hier soir, quand nous étions au premier, en pyj dans nos sacs à puces, alignés sur les lits de camps qui grincent, lorsque maman nous lisait Martine à la ferme.

Politiquement incorrect

2000

Dans un supermarché, au rayon des petits gâteaux, un non-voyant cherche les tartelettes. Un senior l’aperçoit et lui propose son aide, qu’il accepte. Son paquet de tartelettes à la main, le non-voyant se dirige vers la caisse. Dans la file d’attente, une personne à mobilité réduite règle ses achats, présentant sa monnaie à l’hôtesse de caisse qui, en surcharge pondérale, tend la main péniblement. Celle-ci lui répond un sonore merci. Le non-voyant sort du magasin et s’approche prudemment du passage piéton. S’arrêtant, il s’adresse à un passant et lui demande s’il peut traverser sans risque. L’homme, issu de la diversité, lui recommande d’attendre. Au même moment, un homme de type caucasien traverse la rue en courant. Quelques secondes plus tard, le feu passe au rouge et les voitures s’immobilisent. Le non-voyant traverse.

 

1990

Dans un supermarché, au rayon des petits gâteaux, un aveugle cherche les tartelettes. Une personne âgée l’aperçoit et lui propose son aide, qu’il accepte. Son paquet de tartelettes à la main, l’aveugle se dirige vers la caisse. Dans la file d’attente, un handicapé règle ses achats, présentant sa monnaie à la caissière qui, un peu enveloppée, tend la main péniblement. Celle-ci lui répond un sonore merci. L’aveugle sort du magasin et s’approche prudemment du passage piéton. S’arrêtant, il s’adresse à un passant et lui demande s’il peut traverser sans risque. L’homme, un immigré africain, lui recommande d’attendre. Au même moment, un blanc traverse la rue en courant. Quelques secondes plus tard, le feu passe au rouge et les voitures s’immobilisent. L’aveugle traverse.

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