apolline mariotte

Petites histoires vécues.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE 

V

La péninsule de Luštica

 

Nous voulions partir dans les montagnes mais notre mésaventure de la veille nous a poussés à modifier notre itinéraire. Inquiets à l’idée que la voiture pourrait présenter des signes de faiblesse, nous avons décidé de rester près de la côte pour pouvoir être dépannés facilement en cas de problème. Nous irons dans les montagnes plus tard, lorsque nous aurons la certitude que nous pouvons rouler sans encombres.

Certes, nous allions rester près de la côte, mais notre voyage allait nous mener sur des routes désertes.

Nous mettons le cap sur la presqu’île de Luštica. En arrivant à l’entrée de la péninsule, nous choisissons de commencer le tour par le nord. Polo s’engage sur une route blanche où le soleil darde ses rayons. De notre côté, sur la droite, elle est dans un état correct. Dans l’autre sens, sur notre gauche, elle est faite de grosses pierres. Nous croisons quelques 4×4 qui roulent à vive allure. Leurs pneus supportent les arrêtes des cailloux.

Cette langue de terre à l’entrée du fjord de Kotor est sauvage. La végétation est basse et ne donne aucun ombrage. Les ronces pénètrent parfois par les fenêtres de la voiture. Nous ne croiserons que des locaux. De temps en temps, un virage dévoile un hameau de pierres au charme fou. Nous gardons le doigt sur la carte, car les panneaux sont rares, et il faut parfois arbitrer entre deux chemins aussi énigmatiques l’un que l’autre.

Tout au bout, voilà Rose. Le village de pêcheurs est une perle posée sur la mer. Nous sommes les seuls à part quelques ouvriers, des chats et une jeep immatriculée en Bretagne. Et pour cause, il faut la mériter par la terre ou y accoster en bateau. Les maisons de pierres blanches aux volets clos ont presque les pieds dans l’eau. Des petites barques sont amarrées au quai, une volée de marches descend jusqu’à l’eau. Sur les stipes vêtus d’écailles marron, les palmes s’épanouissent en bouquets ciselés agités par la brise. L’eau est d’un bleu vert profond.

Nous nous asseyons pour pique-niquer. Un chat s’approche. Il use de toutes les ruses pour tenter de nous dérober une tranche de charcuterie. On resterait bien ici jusqu’à la fin de notre séjour. Il est incroyable de penser qu’en cet instant, nous sommes les seuls sur terre à profiter de cet endroit. Mais il nous faut déjà repartir.

Nous faisons une boucle par le centre de la péninsule. À la sortie, nous passons par la périphérie de Kotor, puis longeons la baie de Risan. Dans le golfe, deux îlots attirent notre attention. L’une, Sveti Dordje, l’île Saint-Georges, plantée de cyprès, abrite un monastère bénédictin du IXe siècle. On l’appelle aussi l’île aux Morts, car elle accueille le cimetière du village de Perast. L’autre, Gospa od Skrpjela, l’île Notre-Dame du Rocher, a été construite par les hommes. Le dôme octogonal de sa chapelle contraste avec le clocher pointu de Saint-Georges. Nous envions la quiétude des habitants de ces îles.

Nous avançons, approchant au maximum de la frontière croate, car demain, nous rallierons Dubrovnik.

Fatigués par la chaleur et la conduite, nous repérons un apartment à Kostanjica et nous arrêtons. Nous sommes les premiers touristes de la saison. La femme qui nous accueille houspille sa fille : il faut faire le ménage et débarrasser ce qui a été entassé pendant l’hiver avant que nous n’installions nos affaires dans le studio. Elle ne parle pas un mot d’anglais. Sa fille fait l’interprète. Nous patientons dans le jardin, non contents de profiter de la vue sur la mer. Le jardin descend jusqu’à l’eau. Les cyprès et les citronniers chargés de fruits jaunes se découpent sur la montagne qui nous fait face, de l’autre côté de la baie. Notre logeuse nous apporte une boisson préparée avec les fruits de ses citronniers. Ici encore, nous avons trouvé un petit chez nous éphémère et rassurant pour relâcher, le temps d’une soirée et d’une nuit, notre attention de tous les instants.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

IV

Stari Bar et Budva

 

Nous quittons la vieille ville d’Ulcinj, retrouvons notre chère Polo et prenons la direction de Stari Bar. Cela devrait être rapide, le GPS indique une demi-heure. Un peu moins rapide cependant, car il faudrait beaucoup d’adresse, et un peu d’inconscience, pour rouler aussi vite que les limitations nous le permettent.

Au bout d’un moment, nous apercevons, depuis la nationale, sur un éperon rocheux du massif Rumija, la tour de l’Horloge. D’une couleur similaire, la citadelle se fond dans la roche et ce n’est qu’en observant avec attention que l’on distingue les édifices de la ville. Nous laissons la voiture sur un parking et montons à pieds vers l’ancien monastère. Sous un soleil de plomb, nous parcourons les ruelles bordées de maisons anciennes. Les aubergistes ont sorti une ou deux tables sur le pas de leurs portes pour accueillir les visiteurs qui ne se pressent pas en cette saison. Les pierres glissent tant elles semblent avoir été empruntées. À deux reprises, je manque de me retrouver les quatre fers en l’air.

Nous arrivons à l’entrée de la forteresse abandonnée et y pénétrons. La glycine a rampé sur tout un pan de mur et tombe en cascade, offrant un paradis pour les abeilles qui expriment leur satisfaction d’un bourdonnement assourdissant.

Soudain, nous nous rendons compte que nous avons oublié un téléphone portable dans la voiture. Une mauvaise surprise serait mal venue dans ce pays où nous sommes étrangers et nous décidons de retourner le chercher. Une fois à la voiture, trois jeunes hommes s’approchent de nous. Ils nous font comprendre que nous leur devons cinq euros pour le parking. Sûrs de notre fait – nous avions bien préparé notre voyage – nous leur répondons que le parking est gratuit. L’un d’eux devient agressif et insiste, puis fait mine d’appeler une autorité supérieure. Inquiets de ce dont ils seraient capables, nous décidons de remonter en voiture et d’aller nous garer ailleurs. Nous démarrons donc, sous le regard noir de l’escroc qui vient de rater son coup. Nous descendons un peu et cherchons une place à l’écart. Une fois garés pour la seconde fois, nous remontons à la forteresse à pas de loups, car nous devons passer en contrebas du parking où nous avons fait cette mauvaise rencontre. Décidés à ne pas nous laisser gâcher la visite par ces bandits, nous pressons le pas.

De retour à la forteresse, nous reprenons notre visite. Envahi par le lierre et l’aubépine, le lieu dégage une atmosphère poétique. Depuis les remparts, nous admirons l’aqueduc et ses arches. L’ouvrage est remarquable. Deux des trois églises, plutôt bien conservées, abritent des fresques byzantines. La troisième, encadrée de hauts cyprès, a été transformée en mosquée. Curieuse chose que d’entendre retentir l’appel du muezzin dans un ancien monastère. Dans l’un des bâtiments, nous découvrons des poteries et des fragments de pierre sculptée. Ici, chaque époque de l’histoire a laissé sa trace : le Moyen-Âge, sa forteresse ; les byzantins, leurs églises ; les franciscains, leur monastère ; les vénitiens, leurs palais ; les ottomans, leur hammam et leurs pierres tombales couronnées de turbans.

Peu tranquilles, l’esprit occupé par la voiture, nous ne nous attardons pas et c’est un soulagement que de la retrouver sans une égratignure à notre retour.

Nous repartons vers Bar, plage au sable cendré, bordée de palmiers. Nous déjeunons sur les galets, face à la mer. Malgré la météo, la température de l’eau n’invite pas à la baignade. Deux adolescentes, accompagnées d’un homme un peu plus âgé s’installent. Elles enlèvent leurs pantalons et avancent dans l’eau jusqu’à mi-cuisses. Nous observons leur manège et, comme à notre habitude, nous émettons des hypothèses sur les raisons de leur comportement. Il semble que ce sont deux sportives venues marcher dans l’eau avec leur coach, probablement pour récupérer après un effort physique. De quel sport peut-il bien s’agir ? Et si elles faisaient partie de l’équipe nationale monténégrine ? Si elles représentaient des espoirs de médailles aux prochains jeux olympiques ?

Sur ces suppositions, nous reprenons la route pour rallier Budva.

Une nouvelle ville fortifiée – pour contrer les ottomans – nous attend, l’une des plus belles du pays, presque d’origine malgré l’important tremblement de terre qui l’a frappée en 1979. Nous arrivons par la marina, où d’imposants yachts sont amarrés. Nous laissons Polo sur un parking et pénétrons dans la citadelle par l’une des portes anciennes. Rapidement, nous trouvons un apartment et notre hôte, très enclin à nous aider, nous indique une rue où le stationnement est gratuit. Nous déposons nos affaires et reprenons la voiture. Il semble que tout le monde se soit passé le mot ; dans cette rue, les places sont chères. Nous en apercevons une inoccupée ; elle semblait nous attendre. Une petite butée nous permet de monter facilement sur le trottoir. Tout à coup, un raclement sourd se fait entendre. Le trottoir est trop haut pour la voiture et une fois la petite butée passée, le châssis s’est posé sur le goudron. Consternation. Il faut rapidement dégager la voiture. Ce qui signifie racler à nouveau. Nous sortons toutes nos affaires en pleine rue pour alléger le véhicule. Marche arrière. Le bruit est insupportable et nous arrache une grimace.

Tous les deux agenouillés sur la chaussée, nous scrutons sous la voiture. Nos inquiétudes se confirment. Ploc, ploc, ploc, ploc, ploc… Les gouttes tombent à une vitesse vertigineuse. Trois jours seulement après le début de notre voyage, nous risquons de ne pas pouvoir reprendre la route. Quelle guigne. Nous décidons d’appeler le loueur. Dans un anglais approximatif, nous lui expliquons la fuite, nous gardant bien de lui raconter ce que nous venions de faire subir à Polo. Did you hurt something? No, we didn’t. Mon nez s’allonge. L’homme ne semble pas s’alarmer outre mesure mais propose tout de même de venir examiner la voiture. Nous l’attendons sans bouger, faisant mille supputations pour la suite du voyage, mille scénarios sur ce que nous devons lui raconter et ce que nous devons omettre. Le temps est long. Nous mettons le doigt dans la flaque qui s’étend. Le liquide n’est pas gras, c’est de l’eau.

Lorsque l’employé de l’agence de location arrive, notre scène est bien rodée. Il ouvre le capot, regarde sous la voiture, prend le volant, fait un tour. RAS. C’est la climatisation. Nous n’en croyons pas nos oreilles. Après ce que nous lui avons fait subir, c’est seulement la climatisation ? Osant à peine y croire, nous décidons tout de même de modifier notre parcours afin de ne pas trop nous aventurer dans des zones inhabitées le lendemain.

L’après-midi a filé et le jour baisse. Nous garons la voiture sur le parking. Tant pis pour le parcmètre. Elle sera sous bonne garde. Ce soir, après nos mésaventures de la journée, nous avons bien mérité d’aller dîner au restaurant.

Dans le labyrinthe de la vieille ville, nous cherchons une adresse particulière pour laquelle nous avions lu de bonnes critiques. Après être retombés trois fois sur nos pas, après avoir parcouru les mêmes ruelles dans un sens puis dans l’autre, essayant de se repérer à la clarté des lanternes accrochées aux coins des immeubles, ou aux voix qui résonnent dans les passages étroits, tenaillés par la faim, nous nous rabattons sur une pizza à emporter que nous dévorons dans notre petit studio.

Le lendemain, un peu rassérénés, nous découvrons la ville sous un autre jour. Influencée par plus de trois cents ans de domination vénitienne, la ville est un trésor d’architecture et l’atmosphère y est bourrée de charme.

Ici, une église orthodoxe fait face à sa voisine, cathédrale catholique ; là les palmiers offrent un peu d’ombre aux passants. Au détour d’une ruelle, l’on découvre une ouverture sur la mer, un panorama de toits ocre qui se détachent sur la montagne au loin. Nous pénétrons dans Crkva SV Trojice, l’église orthodoxe de la Sainte Trinité. Seul le crépitement des cierges jaunâtres qui brûlent rompt le silence. Les parois sont tapissées de fresques, les ornements chargés de dorure. Il fait frais. On y resterait bien plus longtemps.

Avec une légère appréhension je pense : lorsque l’on sortira, il faudra reprendre la route. Pourvu que Polo tienne.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

III

Ulcinj

 

Le jour suivant, la météo est moins clémente. Nous avons prévu de rejoindre Ulcinj, en longeant le lac Skadar par le sud. Nous quittons vite la route rouge sur la carte pour nous engager sur des routes étroites et moins praticables. Le plus grand lac des Balkans, plus grande réserve d’oiseaux d’Europe qui abrite les derniers pélicans du continent allait nous réserver une excursion étrange et d’une grande beauté.

Des nuages de vapeur d’eau s’élèvent de la terre détrempée dont l’odeur pénètre dans la voiture. L’humidité s’immisce dans les vêtements. La moiteur envahit notre peau. Chaque virage dévoile un nouveau col à contourner, une maison isolée. Il n’y a pas âme qui vive. Ou plutôt, des âmes à quatre pattes. Nous surprenons des chèvres sur la route ; elles grignotent les jeunes pousses qui percent dans les fissures du goudron. Nous ne savons si nous devons nous arrêter, ou continuer notre chemin. À notre arrivée, elles se ruent presque dans le ravin, nous laissant le passage. C’est incroyable comme leurs minuscules sabots sont stables sur les flancs de la colline. L’avant plus bas que l’arrière-train, la tête se tourne vers la gauche puis vers la droite, comme si elles se disaient c’est bon, ça passe, leur poil sombre, noir et roux, un peu long, dessine les contours de leur silhouette dans la brume, leurs cornes bombées se découpent sur l’eau argentée du lac sans une ride. On dirait que le ciel va nous tomber sur la tête, tant il est bas. Le manque de visibilité nous oblige à rouler au pas et à klaxonner à chaque virage. Nous avançons jusqu’à la frontière albanaise puis redescendons vers Ulcinj, la ville la plus au sud du pays. Après la côte, nous pénétrons dans une forêt de châtaigniers. La vitesse y est limitée à quatre-vingts mais ce serait pure folie que d’excéder les trente.

Après plusieurs dizaines de kilomètres, plusieurs arrêts pour photographier ce qui ne peut pourtant se retranscrire sur une image et un grand nombre d’amandes et d’airelles grignotées, nous approchons d’Ulcinj.

Ulcinj est la première ville fortifiée que nous verrons. L’observation des cartes nous a permis de comprendre que stari grad indiquait la vieille ville. Nous nous en approchons au maximum, tentant de nous frayer un passage dans la circulation anarchique des mobylettes, voitures et piétons. Nous abandonnons la voiture sur un parking et partons à la recherche d’un apartment.

Sur notre liste préparée à Paris, nous avons deux adresses. Nous choisissons de nous présenter chez Antigona. L’auberge s’élève au plus haut de la vieille ville. Nous sommes reçus par la propriétaire et sa fille. Les clients de la veille viennent de partir, elles sont en plein ménage. De nombreux tapis recouvrent le sol en patchwork. Elles semblent ravies de nous accueillir, nous demandent nos prénoms, les répètent avec leur accent, et s’enquièrent d’où nous venons. Elles nous pensaient allemands. Elles nous proposent deux apartments, l’un assez simple, une chambre avec une petite cuisine, une salle de bain sur le palier, et une immense terrasse au-dessus des flots ; l’autre est une suite. Nous choisissons le premier, plus simple et meilleur marché, osant à peine croire que nous allions profiter d’une telle vue pour une vingtaine d’euros. Nous leur laissons nos passeports le temps d’aller chercher nos bagages.

Une fois installés, nous préparons notre déjeuner. Autant profiter de la terrasse pour nous restaurer avant de partir découvrir la ville. En nous donnant les clés de la chambre, la propriétaire nous avait montré deux paires de chaussons. Nous n’y avions pas prêté attention jusqu’à ce que nous la recroisions dans les couloirs et qu’elle insiste. Nous avons compris. Ici, c’est chaussons obligatoires. J’obtempère, enfilant des chaussettes avant de glisser mes pieds là où des dizaines de personnes ont déjà dû glisser les leurs avant moi. Plus tard, nous allions mettre au point un stratagème pour nous glisser dans et hors de notre chambre en échappant à la règle des chaussons.

Quelques fous rires plus tard, nous partons à la découverte d’Ulcinj. Nous nous perdons dans le labyrinthe des ruelles pavées ceintes de remparts où les bâtisses en pierre sont magnifiquement restaurées. Un peu plus bas, au pied de stari grad, l’église orthodoxe Saint Nicolas élève son beffroi blanc dans un jardin planté d’oliviers. Là, la quiétude nous saisit. Le tumulte de la circulation semble s’être arrêté à la clôture du jardin. Le cimetière, installé de l’autre côté de la rue, fait face à la mer et offre aux tombes et à leurs occupants un repos enviable. Malgré cela, la domination ottomane pendant plus de trois siècles en a fait la ville du pays la plus marquée par le Levant et nos pas nous mènent successivement vers quatre mosquées. L’appel du muezzin ne tarde pas à retentir et les hommes convergent pour la prière. Pour nous Français, plutôt habitués à rencontrer des musulmans maghrébins, il est curieux de voir entrer des hommes de type caucasien dans une mosquée.

Lorsque le soleil, comme une grosse pêche flamboyante, a été englouti par la mer, que le ressac s’est calmé, que les parasols de paille en forme de chapeaux chinois somnolent, que la dorade a capitulé sous le grill, que les restaurants sur pilotis font brûler leurs lanternes et les habitants ont allumé leurs lumignons, la colline se pare de bijoux dorés qui se reflètent dans l’eau de l’Adriatique.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

II

Virpazar

 

Nous nous réveillons après une longue nuit de sommeil, frais et disposés à démarrer notre aventure, la vraie. Dans la salle à manger, Ivana nous sert deux tasses de thé monténégrin. Au fond de l’eau, des feuilles de thé à la menthe moulues se sont déposées, en fine poudre. Nous avalons quelques bouchées de fromage frais, curieux de découvrir les spécialités culinaires du pays.

La voiture chargée, notre facture réglée, nous montons à bord de Polo et sortons de l’agglomération. La veille, nous avions organisé ce qui allait nous servir de maison pendant notre périple : sur la banquette arrière, les petits sacs avec les vêtements du lendemain et les indispensables crème solaire, imperméable, chapeau… et nos victuailles pour la journée ; dans le coffre, la réserve de linge et de nourriture. À l’avant, les cartes, l’eau et les fruits secs. La circulation se raréfie. Les quelques voitures que nous croisons roulent vite, mais nous notons une maîtrise qui nous rassure. Nous allumons la radio ; sur Crne Gore, 96.8, la musique aux accents slaves et orientaux nous plonge rapidement dans l’atmosphère de la région. Les automobilistes allaient aussi rapidement nous plonger dans l’atmosphère de la région, s’illustrant par une manie singulière : le jet de peaux de banane par la fenêtre. On a fini par s’y habituer.

Nous longeons le lac Skadar. Sur l’eau, les pontons carrelets nous offrent un tableau magnifique. Ces cabanes de pêcheur sur pilotis, construites comme des passerelles entre la terre et la mer, les pieds plantés dans l’eau, le filet carré suspendu au-dessus des flots, sont des trésors d’astuce et de finesse. Leurs courbes et leurs lignes se reflètent en miroir dans l’eau et dessinent un tableau impressionniste.

Nous arrivons dans le petit village de pêcheurs construit sur une avancée du lac. À cet endroit, l’eau est un marécage d’où s’élève la clameur assourdissante des crapauds. Les longues herbes jaunes nous empêchent de distinguer les batraciens. Des arbres poussent au milieu de l’eau sur laquelle glissent des bateaux effilés, sortes de pirogues à petits toits. On peine à s’entendre. Les maisons blanches aux toits ocre s’organisent d’un côté et de l’autre du pont de pierre. Au fond, des sommets se découpent sur le ciel.

Des chats et des chiens errants fouillent les poubelles. Un chien nous suit. Il est de taille moyenne et arbore de longs poils noirs ; nous le baptisons Sherlock. Il nous suivra toute la journée, tantôt nous montrant une direction, comme s’il avait un trésor à nous montrer, tantôt s’allongeant sur le dos, comme s’il s’ennuyait de notre lente balade.

Nous n’attendons pas la fin de la journée pour nous mettre en quête d’un logement. Nous nous présentons devant chez Jovanovic. Un homme travaille sur le toit. Une vieille femme, la logeuse, assise devant sa maison, croque dans des oignons nouveaux.

Ils nous montrent l’apartment, nous donnent leur prix. Cela nous semble un peu cher ; nous leur faisons comprendre que nous voulons faire un tour dans le village. Un rapide aller et retour infructueux à une autre adresse et un souvenir éclair de notre échec de la veille nous invitent à retourner chez Jovanovic. Cette fois, ils nous présentent un autre apartment, moins cher. Les lieux sont propres, un peu sombres mais il y a tout ce qu’il faut : un réfrigérateur, une plaque électrique, une salle de bain, deux grands lits, une fenêtre. L’affaire est conclue. Contents d’avoir trouvé un joli nid, nous y déposons nos affaires et repartons, à la recherche d’un magasin d’alimentation.

Nous trouvons notre bonheur de l’autre côté du pont. Dans la supérette, nous découvrons un étalage de viandes fumées. Nous nous laissons aussi tenter par une bouteille de Cabernet monténégrin.

Tranquillement, avec nos emplettes, nous reprenons le chemin de notre apartment.

Je ne peux apprécier la première gorgée de Cabernet sans une bonne douche préalable. Je chausse mes tongs, attrape ma serviette et file dans la salle de bain.

En ouvrant la porte vitrée de la cabine de douche, je pose le pied sur le petit trou d’évacuation pratiqué dans le carrelage du sol. La plaque métallique, mal fixée, se soulève.

Un mille-pattes doré sort à toute vitesse, aussi promptement que ses innombrables membres le lui permettent. Dans un cri, le voyant se diriger vers la chambre, je l’écrase, dégoutée par le craquement de sa carapace sous la fine mousse de ma tong.

Chouette, c’est enfin l’aventure.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

I

Podgorica

 

Podgorica ? C’est où ? Il semble qu’on ait le chic pour choisir des destinations inattendues – l’été dernier, c’était le Berry. À 4h30, l’agent d’escale à Roissy nous interroge et – ajoutant à l’heure matinale et la légère appréhension du voyage – ébranle quelque peu notre assurance.

Cela ne sert à rien de s’inquiéter maintenant. Le premier vol s’arrête à Rome. Nous embarquons avec Alitalia. Après les dernières catastrophes aériennes, peu téméraires, nous avons préféré une correspondance avec la compagnie italienne à un vol direct avec Monténégro Airlines.

À l’arrivée, un voile de brouillard enveloppe la cité aux sept collines et masque la visibilité. Incapable d’atterrir, l’appareil reste stationnaire pendant vingt bonnes minutes et grignote petit à petit le temps prévu pour se rendre au deuxième embarquement.

Inquiets, nous interrogeons l’hôtesse. Nous sommes dubitatifs quant à la possibilité que l’avion suivant nous attende et envisageons déjà de passer la journée et la nuit à Rome. Celle-ci nous rassure, l’aéroport de Fiumicino n’est pas si grand.

À ceci près que lorsque l’on se rend à Podgorica – et que l’on est les seuls à faire le changement – l’on a rendez-vous à la porte H08. Et avant H, il y a A, B, C, D, E, F et G. Et avant 8, il y a 1, 2, 3, 4, 5, 6 et 7. Commence alors une course insensée. Je ne sais pourquoi nous courons d’ailleurs, car c’est comme si l’avion s’avançait déjà sur la piste.

Le dernier appel pour le vol 0558 se fait entendre ; y croyant à peine, nous surgissons à la porte d’embarquement comme deux diablotins jaillissent de leur boîte. Avec un regard de désapprobation, l’hôtesse nous laisse passer. À bout de souffle, incapables de parler, nous renonçons à nous justifier, un peu contrariés tout de même d’être pris pour des négligents partis trop tard.

Un brasier dans les bronches, nous nous laissons tomber sur les sièges de la navette. Une minute plus tard, les portes se referment. Cela valait le coup de courir encore et encore, alors que l’oxygène nous manquait et que le poids du bagage à main – à peine moins chargé que le bagage en soute – asphyxiait nos muscles.

Un petit avion nous attend. Seulement deux sièges de chaque côté. Quinze passagers tout au plus. L’équipage se réduit à une hôtesse et un steward. Cheveux gominés, grand sourire, James (c’est James Bond, nous l’avons décidé) nous rassure d’un signe du pouce, nos sacs à dos ont bien suivi. Nous pouvons nous détendre. Et même nous étendre. De tout notre long ; enfin, autant que la largeur de deux sièges nous le permet. Dans cet avion vide, l’atmosphère est confidentielle, silencieuse.

Ce moment suspendu (dans le ciel aussi) n’est pas éternel et bientôt, nous allons devoir apprivoiser Podgorica, cette ville dont nous ne connaissions pas le nom avant de réserver nos billets d’avion, capitale d’un pays marqué par une Histoire qui s’est déroulée il n’y a pas si longtemps, alors que nous étions enfants.

À notre arrivée, l’aéroport est désert. Seul un chauffeur de taxi est venu chercher Flavia. Très vite, nous crevons de chaleur ; partis en pleine nuit à Paris, nous nous étions emmitouflés.

Nous récupérons les clés de notre voiture de location. L’employé nous met en garde. Be careful with the car in Croatia. Monténégrins et croates ne se portent pas dans leurs cœurs. Autre mise en garde. Don’t go to Albania. Message reçu.

Doucement, au volant de notre Polo noire, nous commençons notre périple balkanique. Nous n’avons rien prévu d’extraordinaire pour cette première journée, juste prendre nos marques et trouver un logement pour le soir. Nous rejoignons la périphérie de la capitale et découvrons des immeubles vétustes et sales, vestiges de l’ancienne Titograd, à l’époque où le pays faisait partie de la République de Yougoslavie. Sur les trottoirs, les habitants vendent à la sauvette des denrées alimentaires ou d’autres produits pour gagner quelques euros. Le salaire moyen ne dépasse pas cent cinquante euros par mois. Ceux qui ont la chance d’avoir une maisonnette cultivent leur lopin de terre, quelques mètres précieux entre les fenêtres et le trottoir où l’on voit souvent un pied de vigne. Le lendemain, nous devions d’ailleurs nous régaler d’un surprenant Cabernet monténégrin.

Bombardée pendant la seconde guerre mondiale, la ville garde peu de traces de la période ottomane. Une tour, deux mosquées et quelques ruelles étroites ont été épargnées. L’intérêt est limité.

Nous avions recensé quelques adresses de chambres chez l’habitant. Je ne sais si c’est l’heure (de la sieste) ou la saison qui n’a pas encore commencé, mais à chaque fois, nous trouvons porte close. La communication avec les habitants n’est pas aisée, ils ne parlent pas anglais ; par des gestes, nous essayons de nous faire comprendre. Cela ne sera pas aussi simple que nous l’avions imaginé. Un peu découragés, nous décidons de chercher un hôtel. Mais sans Internet, la tâche est ardue. La ville n’est pas touristique et les panneaux d’information ne semblent pas courir les rues.

Alors que nous errons un peu, une image me revient. Sur la route en venant de l’aéroport, j’ai aperçu une pancarte indiquant un hôtel. Epuisés par le manque de sommeil, nous capitulons et décidons de partir à sa recherche. Avec nos souvenirs, nous reprenons le chemin de notre arrivée, cherchant les panneaux, tentant de ne pas érafler Polo dès le premier jour, dans la circulation dense.

Soudain, le voilà. Hotel 30 m.

Houspillés par les klaxons qui retentissent au moindre ralentissement, nous nous engageons dans la rue et avançons à hauteur de l’hôtel.

C’est là. On y va ? Oui !

Sur la façade, trois étoiles sont joliment alignées. L’aventure, ce sera pour demain.

 

À suivre.

Les neiges éternelles

A neuf cent dix mètres, dans les Alpes de Haute-Provence, sous les toits de pierre du Lauzet, l’heure est à la sieste. Les silhouettes coniques des mélèzes se reflètent dans l’Ubaye.

Equipés d’un simple camelback, nous gravissons le massif. Sur le chemin, nous croisons un berger ; il déplace son troupeau. Sa physionomie semble d’un autre temps. Taiseux, il consent néanmoins volontiers à échanger quelques mots, à raconter sa situation, satisfaisant notre curiosité. Cela fait plusieurs années qu’il n’a pas vu la ville. Une jeune chèvre brune l’accompagne. Peu craintive, elle se prête à nos jeux, plantant ses petits sabots sur nos cuisses, attrapant avec ses dents tout ce qui est à sa portée.

En contrebas, sur la route en lacets, une voiture minuscule contourne le sommet. Les clochers carrés sont si petits que l’on dirait des jouets. Depuis quelques temps, la neige a fondu et l’herbe grasse tapisse les flancs de la montagne. Myosotis, anémones, ciboulette et coquelicots graciles poussent en champs sauvages. Ici, les abeilles préparent le miel mille fleurs. L’eau glacée du torrent coule avec fracas, choquant les pierres.

Au fur et à mesure de notre ascension, la température baisse. Au bout de quelques heures, notre récompense se dévoile sous nos yeux. Le lac aux eaux d’un bleu indien est là, sa surface mate à peine plissée par le vent. L’on aimerait s’y baigner mais y tremper un seul doigt de pied serait le condamner. Car ici, les neiges n’ont pas fondu, elles sont éternelles.

Du décalage

Vendredi soir, des amis fiancés nous racontèrent cette histoire qui mérite à mon humble avis, mais vous le jugerez vous-même, d’entrer au panthéon des sujets de psychologie de la préparation au mariage.

Ayant cheminé dans son esprit, Hadrien signifia un jour à sa douce qu’il se sentait prêt. Nine, qui n’avait pas encore envisagé la question, lui fit comprendre qu’elle ne l’était pas. Il mis donc de côté cette idée et attendit pour lui faire sa demande.

Quelques temps plus tard, l’envie de faire le grand saut avait mûri en elle et elle voulut le lui faire comprendre.

En vacances à la Sainte Baume en Provence, le lieu, magnifique, était propice et elle proposa : il y a un restaurant gastronomique ; si nous y allions pour le dîner ? Et puis nous pourrions prendre des petites bulles. Hadrien approuva et ils se mirent en route. Lorsqu’ils arrivèrent, le restaurant était fermé. Quelle déconvenue. Ils se contentèrent d’une pizza. Pour un dîner romantique, celui-là ne remplissait pas toutes leurs espérances.

Le lendemain, Nine insista : le restaurant gastronomique doit être ouvert aujourd’hui, si nous allions y déjeuner ? Et puis nous pourrions prendre des petites bulles.

Par chance, le restaurant était bien ouvert. Ils y entrèrent et le maître d’hôtel les installa à une table.

Alors, Hadrien demanda à Nine : tu voulais qu’on prenne des bulles ? Il se tourna alors vers le maître d’hôtel : monsieur, nous allons prendre une San Pellegrino s’il-vous-plaît.

Moineau

Des boucles cuivrées encadrent son visage et rebondissent comme des ressorts souples. Dans sa bouche tout sourire, ses quenottes brillent comme des petits cailloux blancs. Sa peau claire, douce comme une pêche, parsemée de taches de rousseur, est colorée par les embruns.

Son doudou à la main, Moineau sautille sur ses jambes graciles. On dirait un piaf au printemps. C’est fou l’énergie déployée par ce petit être. Ses parents l’ont emmenée en balade, cela suffit à la rendre heureuse. Excitée par la sortie et le mouvement de la mer et le vent qui souffle sur la digue, elle s’approche des groupes qui se promènent, comme si elle voulait leur parler.

Elle regarde les passants droit dans les yeux, avec l’intensité de sa candeur. Son éclat réveille les adultes qui passent d’abord sans lui prêter attention, puis se surprennent à se trouver maussades, un peu gris même. Sommes-nous assez fous pour passer avec indifférence devant ce trésor ?

Ses parents l’appellent : « Prunelle ! » Eux au moins, dès le premier jour, cela leur a sauté aux yeux.

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