apolline mariotte

Petites histoires vécues.

CARNET DE VOYAGE II

AU PAYS DES KHMERS

II

Angkor

 

Au Bayon, le soleil levant éclaire l’un après l’autre les deux cent seize visages de Jayavarman VII sculptés dans la pierre. Nous crapahutons pour arriver au troisième étage. L’on se sent des miniatures. Où que l’on se place, le souverain nous couve de son regard bienveillant comme il veille sur ses sujets.

À quatre kilomètres de là, sur le grès d’Angkor Wat, prélevé sur la montagne sacrée de Phnom Kulen par six mille éléphants, dans les galeries finement sculptées, les asuras et les devas, démons et dieux, coiffés de cimiers, fouettent la mer de lait afin d’en extraire l’élixir d’immortalité. Nous sommes à la création de l’univers.

À huit kilomètres, à Ta Prohm, le spectacle qui se déroule devant nos yeux n’a pas dû changer depuis les premiers explorateurs. La jungle a envahi le temple. Les racines tentaculaires des fromagers se sont immiscées entre les pierres, les enserrant dans une étreinte harmonieuse mais mortelle. Les lichens marbrent les apsaras des bas-reliefs. Par endroits, des rais de lumière percent à travers les frondaisons des arbres plusieurs fois centenaires. Au-dessus de nos têtes, des oiseaux, qu’on ne voit pas, poussent leurs cris stridents. C’est comme si les bandar-logs de Rudyard Kipling nous observaient du haut des tours ou cachés dans les couloirs étroits.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE II

AU PAYS DES KHMERS

I

Tuk tuk Sir ?

 

J’ouvre mon Moleskine et en un instant, me voilà à des kilomètres de mon salon parisien. Les fleurs de jasmin ont bruni et séché entre deux pages. Leurs pétales se sont étalés, figurant des éventails miniature. Je les avais ramassées au bord de la piscine de notre hôtel à Phnom Penh. À la tombée de la nuit, en fin d’après-midi, leur parfum était entêtant. Je tourne les pages. Ici, c’est une branche de bougainvillée fushia qui a pris la texture d’un délicat papier de soie. Je l’avais cueillie sur un arbre – car là-bas les bougainvillées sont des arbres – lors d’une balade à Kep. Je tourne encore. Là, les grains secs d’un épi de riz font gondoler le papier. Notre chauffeur de tuk tuk l’avait arraché alors que nous nous étions arrêtés sur le bas côté dans la province de Siem Reap pour fixer le paysage dans nos têtes.

J’avale une gorgée de thé à la citronnelle et me replonge avec délices dans mes notes.

Au deuxième étage de l’A380 de Singapore Airlines, des hôtesses vêtues d’un sarong et d’une kebaya en batik nous distribuent des serviettes chaudes roulées, parfumées à la citronnelle. Nous avons à peine quitté le tarmac de Roissy que l’Asie est déjà venue à notre rencontre.

Douze heures et demi de vol jusqu’à Singapour, deux heures d’escale, puis deux heures de vol jusqu’à Siem Reap, six heures de décalage horaire. Nous passons la douane et faisons nos premiers pas sur le sol de la ville, porte des temples d’Angkor.

Tuk tuk Sir ? Le tuk tuk allait être notre moyen de transport privilégié pendant le voyage. Et c’est tout un état d’esprit.

Un tape-cul ouvert et couvert, riveté à une pétrolette – qui semble à la fois en bout de course et increvable – alimentée par un liquide graisseux jaunâtre acheté sur le bord de la route dans d’anciennes bouteilles de whisky. On dirait de l’huile de friture. Un casque, qui remonte aux années 1950 ; pas attaché ; ou pas de casque.

C’est le meilleur moyen de voir du pays. Assis à l’arrière, grisés par le vent, les narines desséchées par la terre rouge qui se soulève à chaque tour de roue, la peau boucanée par l’air qui nous fouette le visage, nous prenons tout notre soûl de ces odeurs et de ces images à cent lieues de notre vie occidentale.

Monsieur tuk tuk se fraye un chemin au milieu de la circulation dense, klaxonnant pour dire je passe, clignotant d’un bras tendu, les doigts qui se rabattent de haut en bas ; nous emmène jusqu’à des temples reculés où les touristes ne mettent pas les pieds ; nous dépose au milieu des rizières où les femmes, courbées et coiffées de chapeaux pointus, récoltent le riz à la serpe ; emprunte une piste qui mène aux marais salants où une famille, pieds nus dans les bassins, travaille à écluser l’eau qui a tout inondé pendant la saison des pluies ; nous mène dans des plantations de poivre où l’odeur du grain qui sèche au soleil monte au nez. Parfois il vient avec nous et nous sert de guide, parfois il tend un hamac entre deux arbres et nous attend. À notre retour, il est toujours au rendez-vous.

Quand Monsieur tuk tuk ne fait pas le chauffeur, sa mobylette lui sert à tout : transporter trois énormes porcs abattus allongés sur le dos, quatre-vingts volailles suspendues par les pattes, des ballots de fleurs de lotus, sa femme et ses trois enfants dont les petits pieds chaussés de claquettes dépassent en largeur.

Ce n’est pas souvent, mais parfois il y a un accident. Alors, les cambodgiens ne s’apitoient pas sur leur sort ; en quelques secondes, ils remontent sur leur mobylette et la circulation reprend ses droits.

À Phnom Penh, ça bourdonne comme dans une ruche, ça pétarade en permanence. Et ce soir là, sans Monsieur tuk tuk, à pied, livrés à nous-mêmes, nous sommes désemparés.

Il n’y a ni feux, ni passages piétons, ni éclairage, la nuit est tombée. Si nous voulons rentrer, il nous faut traverser cette avenue. Nous mettrons vingt minutes. D’abord, rebroussant chemin pour trouver un endroit plus étroit, où la circulation est à sens unique. Puis tentant d’imiter la technique des habitants : avancer tranquillement en diagonale, à une allure constante, surtout sans jamais revenir en arrière.

Nous avons mis au point la nôtre. Repérer un vendeur de noix de coco qui s’apprête à traverser et se glisser derrière sa charrette.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

IX

Morača et Rijeka Crnojevića

 

Notre étape du jour est le monastère orthodoxe serbe situé dans le canyon de la Morača. Nous sortons de Cetinje puis dépassons Podgorica par sa banlieue pour nous engager sur la route qui monte au monastère. Deux files, une dans chaque sens, longent la rivière. Les tunnels, creusés dans la montagne, ne sont pas éclairés. Les travaux qui paralysent certaines portions dans notre sens ne sont pas signalisés. Des hommes équipés de pancartes font passer le feu du rouge au vert et vice versa avec une absence totale de coordination. Des bétonnières déversent leur poix visqueuse et noirâtre sur la route ; l’odeur brûlante du goudron se répand dans nos poumons. Les monténégrins agacés par notre conduite prudente nous doublent sans visibilité. Nous croisons des poids lourds si imposants que l’on se demande comment la langue de terre qui tient lieu de route est encore debout. Le voyage est éprouvant pour nos nerfs. Sur le bord de la route, des hommes en orange ramassent les déchets jetés par les automobilistes. Chaque sac rempli d’ordures est laissé sur place ; il sera sans doute ramassé par un camion.

Au bout d’un moment, nous apercevons le monastère en contrebas. Nous ralentissons, sortons de la route et nous garons devant le portail non sans soulagement. Je troque mon short et mon débardeur contre un pantalon et des manches longues.

Chacun se signe en entrant dans l’enceinte du monastère. Quelques personnes se promènent dans le jardin verdoyant. Ce jardin est un curieux mélange ; des tombes jaillissent de l’herbe grasse ; au milieu des tombes, un apiculteur en combinaison blanche, coiffé d’un chapeau et d’un voile s’occupe des ruches. Des caissons de bois peint en jaune, bleu clair ou vert s’élève le bourdonnement des abeilles. Lorsque l’on s’approche, les insectes tournoient autour de nos têtes. Des cloches sont posées le long du mur d’enceinte. Une grande quiétude se dégage de cet endroit. Nous pénétrons dans l’église consacrée à l’Assomption de Marie. Les parois sont entièrement recouvertes de fresques. Pas un seul centimètre carré n’a été laissé blanc. Dans ce lieu qui fut le centre de la résistance anti-ottomane pendant l’occupation, les plus anciennes fresques datent de 1252. On y découvre la généalogie de Jésus ou encore, une représentation du Jugement dernier. Une autre petite église est consacrée à Saint Nicolas.

Après avoir pique-niqué au bord de la rivière, nous quittons à regrets ce lieu si propice au recueillement et reprenons la route vers Podgorica. Chaque kilomètre nous rapproche de la capitale et de notre point de départ d’il y a quinze jours. Ces deux semaines en ont paru quatre. Arrivés à Podgorica, le blues nous submerge. Les immeubles rappellent les blockhaus de la période communiste, les berges du fleuve sont une décharge à ciel ouvert. Nous retrouvons notre hôtel 3 étoiles du premier jour et regardons notre barda qui jonche le sol, désœuvrés. Pas encore rentrés, l’envie de repartir est irrépressible.

Nous reprenons l’avion le surlendemain. Pas question de passer la journée du lendemain ici.

Nous retrouvons avec bonheur Ivana, la réceptionniste à la bienveillance naturelle. La joie qui se lit sur son visage lorsqu’elle nous reconnaît est réconfortante. Elle nous conseille une excursion à Rijeka Crnojevića. Rijeka quoi ?

Derrière ce nom imprononçable pour des Français mais si mélodieux dans sa bouche, nous allions découvrir un paysage digne des décors des plus grands films fantastiques en trois dimensions.

Aux sources du lac Skadar, sur la route cahoteuse qui serpente le long des ravins vertigineux, le long du bras de rivière couvert de lentilles d’eau et de nénuphars, la nature a de quoi faire pâlir l’Amazonie et la baie d’Along réunies. De loin en loin, en innombrables plans, des montagnes sortent de l’eau telles des cratères. La roche recouverte d’un tapis d’arbres est un paradis pour les hérons. Une odeur d’humidité et de plumes de canard mouillé monte jusqu’à nos narines. Une barque effilée glisse sur l’eau, formant une ligne courbe, comme un pli sur un tissu précieux.

Rester ici. Oublier le temps qui s’envole et l’avion qui nous attend. Aucun mot ne peut décrire ce que nous avons vu. Alors… allez-y.

 

Fin.

 

 

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

VIII

Cetinje

 

Nous profitons du dernier point de vue sur le fjord, nous arrêtons en warnings sur le bord de la route, posons l’appareil sur le toit de la voiture, lançons le retardateur et nous avançons prudemment au bord du gouffre ; nous nous retournons. L’instant et le lieu, tous deux suspendus, sont immortalisés.

Nous remontons à bord de Polo et Kotor disparaît avec le dernier virage. Nous passons de l’autre côté et pénétrons dans le parc national du Lovćen. Les paysages de canyon et les crêtes calcaires s’effacent.

Et maintenant, les steppes. La végétation est moins luxuriante, plus sèche. Après un long moment sans croiser personne – on dit qu’ici, il y aurait des loups – nous croisons le village de Njeguši. Nous voyons de loin les toits orange des habitations. Quelques promeneurs ont fait une halte au village pour déjeuner, sans doute de viande et de fromage fumés, spécialités de la région. De quoi les riverains peuvent-ils bien vivre ici ? De la paix qui règne certainement.

Nous passons notre chemin. Quelques temps plus tard, apparaît, au milieu de la pampa, Cetinje. L’ancienne capitale est une ville de montagne aux rues larges bordées de tilleuls et aux maisons colorées, plongée dans l’indolence. De nombreux travaux ne facilitent pas la recherche de notre hébergement. Nous garons la voiture et continuons à pieds. Notre plan ne correspond pas aux rues. La faim ne nous aide pas à nous concentrer. Par chance, après avoir quelque peu erré et demandé notre chemin, nous apercevons un petit panneau qui indique notre apartment. Il n’est pas à l’endroit que nous croyions mais peu importe, nous y voilà.

Fidèle à l’hospitalité dont nous avons fait l’expérience depuis le début de notre voyage, notre hôte nous accueille avec un verre de Schnaps. Nous nous regardons. Il est quatorze heures, nous sommes à jeun, au bord de l’hypoglycémie, nous roulons depuis le petit matin et nos tripes portent encore les stigmates de la route serpentine. Ce petit verre rempli de liquide transparent a tout d’une épreuve. L’homme nous regarde en souriant. La première gorgée nous brûle la gorge, l’œsophage et l’estomac. Pendant qu’il note les numéros de nos papiers d’identité, nous cherchons une stratégie. Sacrifier l’un de nous deux et épargner l’autre. Ou alors boire la moitié tous les deux. L’homme relève la tête. Nos verres sont vides.

Les jambes en coton, nous partons chercher la voiture pour la garer près de chez nous. Après une rapide douche, nous allons pique-niquer dans le parc qui fait face au Palais Bleu, résidence de l’héritier du trône, Danilo, fils de Nikola 1er. Il est devenu aujourd’hui la demeure du Président de la République. L’endroit est désert. Seuls deux gardes sont postés à l’entrée. On est loin des mesures de sécurité françaises.

Nous visitons le palais de Nikola Ier, seul et unique roi du Monténégro. Radenko nous raconte avec un accent prononcé mais dans un très bon français l’histoire de la famille royale, puis de l’ex-Yougoslavie – décryptant des pièces anciennes, des tableaux, des meubles – puis l’indépendance en 2006.

Les Monténégrins parlent si bien français. Et si c’était parce que l’amitié de nos pays était bien enracinée, depuis le Second Empire et Napoléon III qui défendit l’autonomie du pays face à la poussée de la Turquie ? Il semblerait même que notre lycée Louis-le-Grand ait accueilli sur ses bancs Nikola Petrović-Njegoš, neveu de l’héritier du trône.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

VIII

Kotor

 

Nous arrivons sous des trombes d’eau à Kotor. La circulation est dense, nous roulons au pas pour accéder au parking situé à l’entrée de la vieille ville. Un gigantesque bateau de croisière est amarré au quai. On dirait un immeuble. Nous chaussons à nouveau nos tongs et enfilons en grimaçant nos kways humides. Nous prendrons notre barda plus tard. Si nous devions peiner pour trouver un hébergement, nous serons plus efficaces si nous sommes légers. Nous claquons les portières, et en quelques secondes, nous sommes trempés comme des soupes. Vivement une bonne douche au sec.

À Budva, lors de notre départ, l’homme qui nous avait reçus nous avait indiqué une auberge de jeunesse à Kotor. Nous fonçons vers notre objectif. Enfin, autant que le dédale de ruelles et le glissement des tongs sur les pavés ruisselants nous le permettent, et après quelques retours en arrière et demandes aux commerçants, nous trouvons l’entrée de l’auberge. Un jeune cool avachi sur un canapé nous reçoit. Dans la salle commune, deux espagnols en chaussettes regardent par la fenêtre la pluie tomber, les genoux repliés sur la banquette. Nous traversons une cuisine aux odeurs de colocation. On est loin du confort de nos apartments chez l’habitant mais l’on s’en contentera.

Le réceptionniste nous indique une rue gratuite pour garer la voiture. Prenant notre clé en main et notre courage à deux mains, nous retournons la déplacer. Nous trouvons une place et prenons tout ce qu’il nous faut pour deux jours, protégés du rideau de pluie qui s’abat par le coffre ouvert. Un dernier trajet et nous pourrons nous réfugier au sec.

Repos forcé, nous passons la fin de la journée à contempler de la fenêtre de notre chambre la muraille qui zèbre la montagne dont les nuages gris ont bien du mal à se décrocher. Quelques touristes, sans doute contraints par leur départ imminent, s’y sont aventurés équipés de ponchos. La balade a tout d’un pensum.

Nous nous réjouissons d’être enfin à l’abri et tâchons d’étendre nos vêtements pour les faire sécher. Ce soir, 24 avril, nous avons un anniversaire à fêter, un rayon de soleil dans cette journée pour le moins humide. Nous passons la soirée dans l’atmosphère feutrée et enfumée – ici point de loi Evin – d’un bar à vin qui nous donne à nouveau l’occasion d’apprécier les pépites viticoles du pays.

Le lendemain, l’orage est un lointain souvenir, le soleil sèche les pavés de l’enclave médiévale et brille sur la rivière Škurda. À notre tour d’entreprendre l’ascension du mont Saint-Jean, en longeant la muraille. Plus nous prenons de l’altitude et plus la vue sur les bouches de Kotor nous coupe le souffle. Reconstruite par les Vénitiens après le tremblement de terre et les invasions successives, la ville s’est façonnée de manière anarchique, sans souci d’alignement des bâtiments. L’eau d’un bleu sombre est lisse comme un miroir. À mi-chemin entre la première marche et la marche la plus haute, le campanile de Notre-Dame de Santé aux accents italiens nous accueille. Il se dresse, au-dessus de la ville, comme veillant sur elle. Un homme s’est posté sur le parvis, il est monté jusqu’ici avec une glacière de bouteilles d’eau à vendre.

Au sommet flotte l’étendard du Monténégro. Nous redescendons, tranquillement. Arrivés en bas, nous avons bien mérité une glace, au soleil sur une placette biscornue.

De retour à notre auberge, nous faisons la connaissance de nouveaux colocataires dont le récit allait nous laisser bouche bée. Deux couples, l’un français, l’autre allemand, ont garé leurs vélos tout terrain dans la cour. Ils semblent être à la pointe de la technologie. L’un s’affaire dans la cuisine, le deuxième sort de sa douche, le visage rougi par la vapeur et buriné par le grand air, le troisième lave des vêtements techniques dans le lavabo tandis que le quatrième engage la conversation. Partis pour un an avec pour tous bagages deux sacoches à l’arrière de leur vélo et un petit sac à dos, il traversent les pays, sur les routes et les chemins du monde. Ils rallieront bientôt l’Albanie, la Bulgarie, la Turquie, puis les pays en -stan pour enfin découvrir l’Asie. Partis avec quelques euros, ils passent la majeure partie de leurs nuits dehors mais ce soir, ils se sont offert un vrai lit. Ils nous racontent n’avoir fait face à aucune embuche jusqu’à aujourd’hui. Les deux couples ne se connaissent pas, c’est le hasard qui les fait se rencontrer, et demain, leurs routes se sépareront.

Ce soir là, personne ne fait long feu. Le lendemain, alors que les français partent visiter la ville, les allemands sont déjà prêts à repartir. Nous empaquetons nos effets et leur disons au revoir. En sortant de l’enceinte de la vieille ville, nous apercevons les sportifs, déjà juchés sur leurs selles. Nous nous demandons, effrayés, s’ils envisagent de prendre la route serpentine. Ils disparaissent et nous retrouvons Polo.

Un rapide coup d’œil à la carte et nous nous dirigeons vers l’embranchement de la route serpentine. Trente épingles à cheveux sur les flancs vertigineux du Lovćen, plus de mille mètres au-dessus du fjord, des panoramas extraordinaires sur le golfe à chaque virage, des nids de poule et des cailloux à chaque tour de roue. Il faut avoir le cœur bien accroché.

Alors que nous prenons le troisième virage et que Polo a bien du mal à se propulser en avant, nous apercevons, devant nous, les deux cyclistes allemands. Oui, ils le font.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

VII

Herceg Novi et Perast

 

Nous reprenons nos habitudes monténégrines. Herceg Novi est déserte aujourd’hui. Située à l’entrée des bouches de Kotor, elle présage de beaux paysages pour la suite du voyage.

Une fois nos affaires installées dans notre apartment – nous sommes maintenant rodés et cela ne nous prend que quelques minutes pour trouver un chaleureux point de chute – nous partons avec notre pique-nique et longeons la mer jusqu’à la vieille ville après avoir emprunté un dédale d’escaliers qui mène directement à l’eau.

Nous nous arrêtons sur une plage de galets. Un couple déjeune aussi, un peu plus loin. L’homme ne tarde pas à venir à notre rencontre et nous demande : vous êtes français ? Ces compatriotes toulousains nous expliquent leur jeu : tenter de deviner qui sont les français parmi les marcheurs qu’ils croisent. À croire que c’est écrit sur nos visages. Ou sur notre pique-nique. Nous décrivons brièvement nos itinéraires respectifs, échangeons quelques tuyaux puis nous séparons.

Nous déambulons dans les rues calmes de la forteresse de Spanjola, humons le parfum des citronniers en fleurs, salivons devant les figues encore trop vertes, nous asseyons quelques instants à l’ombre des essences exotiques du jardin botanique, rapportées il y a des années de leurs voyages par les marins. À l’église Saint-Léopold, les cordes qui actionnent les cloches pendent à l’extérieur, jusqu’en bas, de sorte que n’importe qui pourrait sonner. Un peu plus bas, deux églises côte à côte observent un équilibre précaire. Nous nous en rendons compte en sortant. À l’intérieur, tous les deux avions ressenti des nausées, d’un coup d’un seul. Effectivement, leur base n’est absolument pas plane. Le tremblement de terre de 1979 qui a touché toute la côte n’a pas épargné les deux édifices.

Le lendemain, sur la route qui s’éloigne de la ville, nous faisons une halte au monastère orthodoxe de Savina. Derrière ses murs et le spectacle de béatitude de deux petites chèvres qui s’abreuvent à la fontaine, il renferme un trésor d’art religieux qui a échappé aux pillages. D’ici, sur les hauteurs d’Herceg Novi, nous apercevons Rose, de l’autre côté de la baie, où nos pas nous ont menés quelques jours plus tôt.

Le temps se gâte, nous reprenons le volant et la direction de Perast. Nous nous garons à l’entrée du village de pêcheurs, face aux îles de Notre-Dame du Rocher et de Saint-Georges. Il pleut à torrents.

Nous attendons dans la voiture, espérant une accalmie. Au fil des minutes, la brume s’épaissit, masquant presque le monastère. Il faut nous rendre à l’évidence. Ce n’est pas une ondée passagère. Si nous voulons découvrir le village classé, il faudra affronter les intempéries. En outre, nous devrons être à Kotor avant ce soir, et trouver un logement pour deux jours.

Pour la première fois du séjour, nous sortons nos kways. Les tongs sont aussi un accessoire tout indiqué pour l’expédition.

Ce tout petit village ne compte pas moins de dix-sept églises catholiques, parfois minuscules. Au hasard de notre circuit, nous nous amusons à les recenser, nous efforçant de ne pas écraser les escargots qui se pressent sur les pavés et d’essuyer les gouttes d’eau qui ruissellent sur nos joues.

Sur le chemin du retour, les portes de Saint-Nicolas – saint patron des marins – dont le beffroi s’élève à cinquante-cinq mètres sont ouvertes. Nous nous y réfugions pour apprécier l’architecture baroque, ouvrage du vénitien Giuseppe Beati.

Nous arrivons à Kotor, toujours sous une pluie battante.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

VI

Dubrovnik

 

C’est sans doute l’appréhension du passage de la frontière qui nous réveille à l’aube. Notre petit-déjeuner avalé, notre chargement proprement rangé, nous roulons vers le nord-ouest. Nous décidons de prendre de l’essence avant de quitter le Monténégro. À peine sommes-nous arrivés dans la station qu’un pompiste vient à notre rencontre pour faire le plein. Nous lui laissons les quelques euros dus et repartons.

La route est déserte. Au poste de douane, seulement deux véhicules nous précèdent. Nous tendons nos passeports à l’employé qui répond par un froid car documents. Nous nous exécutons. Son œil fait l’aller et retour de nos photos à nos visages, l’homme tamponne le précieux sésame sur nos papiers, la barrière s’ouvre.

Nous longeons la Bosnie. Cette route ne semble pas avoir d’autre fonction que de relier les deux pays. Le poste de radio a basculé sur HR Radio Dubrovnik. Les plaques d’immatriculation croates se multiplient. Il ne nous reste qu’une dizaine de kilomètres. Nous arrivons par le haut de la ville. Une splendeur de toits ocre, ceints d’une muraille bordée par une mer bleu cobalt s’offre à nos yeux, à pic sous nos roues. Mais il nous faut être patients, la priorité étant de trouver un nid et de quoi mettre Polo à l’abri.

La mise en garde du loueur en tête, nous cherchons un apartment avec un garage fermé. Nous sonnons à l’une des adresses que nous avions notées. Construites en étages sur les flancs de la colline, les habitations ont une configuration particulière, on ne sait où se présenter. Pas de réponse. Peut-être sommes-nous trop matinaux. Nous continuons notre recherche. Ce n’est peut-être pas plus mal. Le parking de cet apartment est à la vue de tous.

Un peu plus loin, nous apercevons une rampe en descente, derrière une grille fermée par un cadenas. Au fond, des bouteilles en verre sont amassées. L’endroit ne paie pas de mine mais les quelques jours que nous avons passés depuis le début de notre périple ont entraîné notre esprit de déduction. Ce serait un parking idéal. À quelques mètres, un écriteau indique les apartments Kiki. Nous sonnons chez Kiki. Une femme avec une voix d’outre-tombe – elle a subi une trachéotomie – nous ouvre et nous fait visiter. Nous posons la question du parking. Nous avons eu le nez creux, c’est bien celui-là. L’affaire est conclue. Le passage est étroit, et en côte raide ; nous demandons au propriétaire de garer la voiture. Nous prenons tout notre barda, elle restera enfermée ces deux prochains jours, c’est un soulagement pour nous.

En prenant possession de notre apartment, nous sentons tout de suite que nous y serons bien. Une grande baie vitrée s’ouvre sur une terrasse baignée de soleil, face à la mer.

Nous préparons notre pique-nique et partons à pieds vers la vieille ville. Aujourd’hui, nous avons décidé de nous promener à l’extérieur, nous nous ferons un programme de visites pour demain. Nous entrons dans l’ancienne Raguse par la porte Ploče. Les dalles sur lesquelles nous posons les pieds sont lisses comme s’il avait plu tant il y a de passage. Dès nos premiers pas, nous allions être stupéfaits par la concentration de monuments. Chaque édifice est un monument, chaque balustrade est finement sculptée, chaque tuile ocre est parfaitement alignée avec ses semblables, chaque fontaine est délicatement travaillée, chaque détour dévoile une lanterne qui oscille sous la brise, un oranger dont les branches plient sous les fruits, un arc brisé surmonté de fagots de laurier séché, un jardin enclavé, un vitrail surmonté d’un chapiteau, un buisson de jasmin odorant.

Nous tirons quelques khuna, la monnaie locale, au distributeur et continuons notre balade. Les chats errants se prélassent au soleil devant les demeures de pierre. Nous pénétrons dans le couvent des dominicains et profitons de la quiétude du cloître à colonnades où les orangers et les palmiers s’épanouissent.

Latine et slave à la fois, la ville nous rappelle Rome. Du haut des remparts, on ne voit pas les rues tant elles sont serrées. D’un appui de fenêtre à l’autre, des fils à linge sont tendus. Un américain se fait photographier devant une ribambelle de petites culottes, et sa femme de lui adresser un Stan, you’re a perv résigné.

Nous rentrons dîner chez nous, sur les hauteurs. La lessive faite tout à l’heure dans le lavabo est déjà sèche.

Le soir venu, les campaniles éclairent la ville de leur lueur chaude. Nous redescendons vers les remparts. Nous avions vu que le quatuor à cordes de Dubrovnik jouait ce soir en l’église Saint-Sauveur. Les rues se sont vidées, les lanternes se sont allumées ; à côté du palais du recteur, le dong de la cloche du beffroi résonne, c’est un des souvenirs que je préfère de l’atmosphère de cette ville. Dans cette paix, les violons et violoncelles interprètent un pizzicato de Britten, sans archet. Epoustouflant.

De toutes celles que ma vie m’a donné de visiter, ce véritable joyau de la Dalmatie fera partie de mes villes préférées. Au cours de ce voyage, il est à chaque fois difficile de quitter une ville mais on se laisse toujours surprendre par la suivante

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE 

V

La péninsule de Luštica

 

Nous voulions partir dans les montagnes mais notre mésaventure de la veille nous a poussés à modifier notre itinéraire. Inquiets à l’idée que la voiture pourrait présenter des signes de faiblesse, nous avons décidé de rester près de la côte pour pouvoir être dépannés facilement en cas de problème. Nous irons dans les montagnes plus tard, lorsque nous aurons la certitude que nous pouvons rouler sans encombres.

Certes, nous allions rester près de la côte, mais notre voyage allait nous mener sur des routes désertes.

Nous mettons le cap sur la presqu’île de Luštica. En arrivant à l’entrée de la péninsule, nous choisissons de commencer le tour par le nord. Polo s’engage sur une route blanche où le soleil darde ses rayons. De notre côté, sur la droite, elle est dans un état correct. Dans l’autre sens, sur notre gauche, elle est faite de grosses pierres. Nous croisons quelques 4×4 qui roulent à vive allure. Leurs pneus supportent les arrêtes des cailloux.

Cette langue de terre à l’entrée du fjord de Kotor est sauvage. La végétation est basse et ne donne aucun ombrage. Les ronces pénètrent parfois par les fenêtres de la voiture. Nous ne croiserons que des locaux. De temps en temps, un virage dévoile un hameau de pierres au charme fou. Nous gardons le doigt sur la carte, car les panneaux sont rares, et il faut parfois arbitrer entre deux chemins aussi énigmatiques l’un que l’autre.

Tout au bout, voilà Rose. Le village de pêcheurs est une perle posée sur la mer. Nous sommes les seuls à part quelques ouvriers, des chats et une jeep immatriculée en Bretagne. Et pour cause, il faut la mériter par la terre ou y accoster en bateau. Les maisons de pierres blanches aux volets clos ont presque les pieds dans l’eau. Des petites barques sont amarrées au quai, une volée de marches descend jusqu’à l’eau. Sur les stipes vêtus d’écailles marron, les palmes s’épanouissent en bouquets ciselés agités par la brise. L’eau est d’un bleu vert profond.

Nous nous asseyons pour pique-niquer. Un chat s’approche. Il use de toutes les ruses pour tenter de nous dérober une tranche de charcuterie. On resterait bien ici jusqu’à la fin de notre séjour. Il est incroyable de penser qu’en cet instant, nous sommes les seuls sur terre à profiter de cet endroit. Mais il nous faut déjà repartir.

Nous faisons une boucle par le centre de la péninsule. À la sortie, nous passons par la périphérie de Kotor, puis longeons la baie de Risan. Dans le golfe, deux îlots attirent notre attention. L’une, Sveti Dordje, l’île Saint-Georges, plantée de cyprès, abrite un monastère bénédictin du IXe siècle. On l’appelle aussi l’île aux Morts, car elle accueille le cimetière du village de Perast. L’autre, Gospa od Skrpjela, l’île Notre-Dame du Rocher, a été construite par les hommes. Le dôme octogonal de sa chapelle contraste avec le clocher pointu de Saint-Georges. Nous envions la quiétude des habitants de ces îles.

Nous avançons, approchant au maximum de la frontière croate, car demain, nous rallierons Dubrovnik.

Fatigués par la chaleur et la conduite, nous repérons un apartment à Kostanjica et nous arrêtons. Nous sommes les premiers touristes de la saison. La femme qui nous accueille houspille sa fille : il faut faire le ménage et débarrasser ce qui a été entassé pendant l’hiver avant que nous n’installions nos affaires dans le studio. Elle ne parle pas un mot d’anglais. Sa fille fait l’interprète. Nous patientons dans le jardin, non contents de profiter de la vue sur la mer. Le jardin descend jusqu’à l’eau. Les cyprès et les citronniers chargés de fruits jaunes se découpent sur la montagne qui nous fait face, de l’autre côté de la baie. Notre logeuse nous apporte une boisson préparée avec les fruits de ses citronniers. Ici encore, nous avons trouvé un petit chez nous éphémère et rassurant pour relâcher, le temps d’une soirée et d’une nuit, notre attention de tous les instants.

 

À suivre.

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