apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Moineau

Des boucles cuivrées encadrent son visage et rebondissent comme des ressorts souples. Dans sa bouche tout sourire, ses quenottes brillent comme des petits cailloux blancs. Sa peau claire, douce comme une pêche, parsemée de taches de rousseur, est colorée par les embruns.

Son doudou à la main, Moineau sautille sur ses jambes graciles. On dirait un piaf au printemps. C’est fou l’énergie déployée par ce petit être. Ses parents l’ont emmenée en balade, cela suffit à la rendre heureuse. Excitée par la sortie et le mouvement de la mer et le vent qui souffle sur la digue, elle s’approche des groupes qui se promènent, comme si elle voulait leur parler.

Elle regarde les passants droit dans les yeux, avec l’intensité de sa candeur. Son éclat réveille les adultes qui passent d’abord sans lui prêter attention, puis se surprennent à se trouver maussades, un peu gris même. Sommes-nous assez fous pour passer avec indifférence devant ce trésor ?

Ses parents l’appellent : « Prunelle ! » Eux au moins, dès le premier jour, cela leur a sauté aux yeux.

Le livre du mois

Dehors, les bourrasques font tournoyer les feuilles mortes, les soulèvent dans les airs puis les précipitent sur le goudron des trottoirs. Elles abattent la pluie sur les fenêtres de ma chambre, écrasant les gouttes qui coulent en serpentins le long des carreaux.

Allongée sur le ventre, les pieds au chaud dans mes chaussettes de lit, je remonte avec délices ma couette jusqu’à mes épaules et tourne la page de mon livre du mois. Il est quatre heures de l’après-midi et je n’ai pas quitté mon pyjama en tartan. Je l’ai encore aujourd’hui mais il me tombe sur les pieds tellement l’élastique est mort. Parfois le week-end, maman tolérait que l’on reste en pyjama, ce petit laisser-aller étant sans doute compensé par les bienfaits de la lecture.

Absorbée par la saga des Jalna, l’histoire d’une famille de l’aristocratie rurale du grand nord canadien – les Whiteoaks – en un siècle, seize romans, quatre tomes et quatre mille cinq cents pages, je tourne les pages, termine les chapitres, les parties. Au fur et à mesure de la journée, je vois le côté gauche s’épaissir et le droit s’amincir. Lorsque j’arrive à peu près au milieu du livre, celui-ci tient ouvert tout seul sur l’oreiller avec le poids du papier. Attention à ne pas plier la tranche. Dans ma tête, l’histoire se déroule, le temps passe, Adeline, Renny, Finch vieillissent, les générations se succèdent, l’héritage du manoir familial se transmet.

On a du mal à refermer un Mazo de la Roche. Mon dos est endolori par l’inactivité. Je me retourne et m’installe sur le dos, les bras levés. Avec Arthur, on attendait le livre du mois avec impatience et parfois le 2, il était déjà terminé ; alors, que le temps était long jusqu’au suivant !

Maman sort du four une tarte Tatin brûlante, comme elle sait si bien les faire, avec les pommes imbibées de caramel. Vous venez goûter ? Ça vaudrait le coup de se lever. Nos assiettes sont déjà servies et maman verse un nuage de lait dans son thé russe.

Assise sur le canapé, ma petite assiette posée sur mes genoux repliés, en mon for intérieur, je remercie maman de n’avoir jamais permis à la télévision d’entrer à la maison et d’avoir rempli les rayonnages de ma bibliothèque de pépites d’écriture.

L’escargot

Gégé a un petit habitant. Depuis que l’hiver est arrivé, il ne le quitte plus. On a tout essayé pour le pousser à se débarrasser de son gastéropode. Les allusions, plus ou moins subtiles. Les injonctions, cédant à l’exaspération. L’indifférence, pour titiller l’esprit de contradiction. Rien n’y fait. Ce n’est pourtant pas ragoûtant. C’est même informe, visqueux, d’une couleur énigmatique. Absolument incommodant pour son entourage. Monsieur Mollusque sort de son habitacle lorsque l’humidité est élevée ; le reste du temps, il se rétracte à l’intérieur. Lui tendant de quoi s’en débarrasser, Abigaïl l’encourage : Gégé, tu nous ferais cette faveur ? Gégé hésite. Va-t-il une bonne fois pour toutes se décider à le faire ? Il hésite, ronchonne, fait autre chose, puis enfin… porte le mouchoir à son nez, en expulse bruyamment son habitant qui finit ses jours au fond d’une poubelle.

Procrastination

Enthousiaste
J’ai la journée devant moi
La satisfaction d’avoir du temps
Un thé d’abord
Je rassemble tout ce qu’il faut autour de moi
Je gribouille
C’est mauvais
Attendre que l’idée vienne
En regardant par la fenêtre
L’idée ne viendra pas sans gribouiller
Je le sais bien
J’ai encore plusieurs heures
Mon esprit se dissipe
Je lis mes mails
Je peux bien m’accorder une pause
Je serai plus efficace après une pause
J’ai faim
L’idée ne peut pas venir avec la faim
On verra cet après-midi
Une bonne coupure pour le déjeuner c’est important
J’ai le ventre plein
Ça va mieux
Un café pour reprendre
La satisfaction d’avoir encore du temps
Je fais de la place sur ma table
Je change de feuille, je gribouille
C’est au moins aussi mauvais
Je n’ai toujours pas d’idée
Je fais les cent pas
Tiens, je vais lancer une machine, ce sera au moins ça de fait
Je rêvasse
Je n’ai plus le temps
Tant pis
Je chercherai un nouveau sujet de brève demain

La pêche aux crabes

À quelques milles du port de Saint Martin en Ré, le First 36.7 Sergent Garcia, en pleine régate, effilé, reprend la direction du large après avoir fait étape quand un raclement sourd retentit dans la coque. Un à-coup nous projette tous vers l’avant et le voilier s’immobilise.

La marée descend à vue d’œil et dans notre précipitation, occupés à la barre ou au winch, nous n’avons pas consulté les cartes marines qui nous auraient signifié le relief à éviter.

Les membres de l’équipage jettent tour à tour un œil interrogateur à Baptiste, notre ami skipper, attendant un ordre. Celui-ci vient vite. Tous à bâbord. Nous faisons contrepoids pour dégager la quille du sable. En vain. Nos corps sont une plume sur le colosse qui, rattrapé par la gravité, a perdu toute souplesse. À la VHF, nous comprenons que les autres équipages nous abandonnent et mettent le cap vers la Rochelle. Alertée depuis la terre par le spectacle du mât qui se couche de plus en plus, une vedette côtière de gendarmerie vient nous porter secours. L’un des hommes arrime le mât, puis, à plein moteur, nous tracte avec son zodiac. Rien n’y fait.

Equipé d’un masque, Baptiste plonge pour sonder le fond. Lorsqu’il refait surface, nous nous rendons à l’évidence. Nous sommes quittes pour passer la nuit ici en attendant que la marée remonte. Au fur et à mesure que l’eau descend, le voilier se couche sur sa coque, jusqu’à atteindre quarante-cinq degrés. Dans l’habitacle, tout est sens dessus dessous. Nous qui aimions que ça gîte ! Nous sommes servis.

Une interrogation demeure. Triviale. Mais ébranlés que nous sommes, elle prend autant d’importance que la perspective d’une brèche dans la coque. Qu’allons-nous mettre dans nos estomacs ? Précautionneux, nous avions rempli les caissons de bière et de sardines. Ça vous leste un voilier.

Sur la jetée, les promeneurs assistent à ce tableau pour le moins insolite. Assis sur le pont, presque à la verticale, nous entrechoquons nos bouteilles. Personne avant nous n’a décapsulé sa bière ici, et personne ne le refera plus. Dès que la mer sera haute, ce lieu aura disparu. À l’horizon, la boule rougeoyante sera bientôt engloutie par les eaux. Ce moment mérite tout de même un apéro plus fin.

Prudemment, nous risquons un pied dans l’eau. Elle nous arrive à mi-mollets, pas plus. Nous remontons nos jeans et pêchons à la main les étrilles qui batifolent aux alentours du bateau.

Depuis 1934

J’introduis la friandise entière dans ma bouche. Le petit nuage ne souffre pas qu’on le croque.

L’objet de ma gourmandise mesure trois ou quatre centimètres de diamètre. D’un blanc laiteux, il s’élève en une proéminence striée. Il a quelque chose de céleste. On dirait un morceau de brume qu’on aurait attrapé puis mis au four.

La fine croûte qui l’enveloppe cède sous mon palais. Le craquement se répercute et résonne à l’intérieur de ma boîte crânienne. Mes molaires entament le cœur, là où c’est moins cuit. Et là où c’est moins cuit, c’est cotonneux, moelleux, ça colle aux dents. Un peu moins qu’un caramel mou. C’est le meilleur.

Du premier au dernier, pas un petit-enfant n’a jamais plongé à pleines mains dans la boîte en fer tendue par Mutti qui sourit. Avant même de savoir parler, le petit doigt potelé sait la montrer pour réclamer.

C’est bien connu, on attrape les petits-enfants avec les meringues de Mutti.

Red velvet

Seul un œil observateur remarque le soupirail. À travers les barreaux en fer forgé, en contrebas de la rue, ce lieu empli par la pénombre est entouré de mystère. La lueur des chandelles révèle le velours rouge des crapauds à franges, les photos en noir et blanc qui tapissent les murs, jaunies par le temps, une carafe à cabochon remplie d’un liquide ambré ; le halo des lampes basses à pampilles de verre fait luire l’étain d’une lampe à pétrole, l’ébène d’une cave à liqueur, la porte en vitrail d’un meuble bas.

Je ne sais si c’est l’atmosphère feutrée qui étouffe les conversations ou si d’instinct nous parlons à voix basse. La barmaid met un certain temps à préparer nos cocktails, observant les règles de la mixologie. Elle dépose les philtres capiteux sous la lumière ténue d’une lampe Tiffany. L’abat-jour à facettes de verre opalescent, striées, martelées, mouchetées, éclaire la cerise confite qui s’est lovée dans le creux de l’un. L’autre, chargé de menthe, exhale un bouquet herbacé.

Un air de jazz suspend le temps alors qu’à travers la vitre du soupirail, l’on aperçoit les pieds des passants qui courent et le tumulte de la rue.

Dans cette atmosphère tamisée, presque occulte, il règne un magnétisme étrange. Je regarde autour de moi, discrètement, sans attirer l’attention, et découvre, sous l’escalier qui monte vers la rue, installée devant un guéridon, les doigts chargés de bagues, une cartomancienne diseuse de bonne aventure.

Crapule

Samedi matin, tout Boulogne semble s’être donné rendez-vous au supermarché, aspirant à se débarrasser de la corvée de courses pour entamer vraiment le week-end.

En balade avec papa, autrement dit aux anges, un petit bonhomme agrippé de sa main potelée au caddie des courses familiales regarde de toutes parts, autant que ses yeux à longs cils le lui permettent, devant la profusion de formes et de couleurs à sa portée.

Son nez retroussé rencontre les genoux empressés des clients, prolongés de lourdes semelles impatientes ou de dangereux talons qui trépignent, n’ayant que faire de ses trois pommes et de ses petits doigts qui risquent à chaque instant d’être pincés.

Une demi-seconde d’inattention a permis à Auguste de s’échapper et, oubliant les recommandations de son papa, de disparaître dans l’embouteillage des paniers.

Auguste a trouvé deux petits fromages identiques, qui tiennent dans ses paumes. Tout fier, il les brandit. Papa, papa ! Un filet de tomates dans une main, un paquet de couches dans l’autre, l’inquiétude d’avoir laissé son fils échapper à sa surveillance dans les yeux, son papa fronce les sourcils et le réprimande. Avec tendresse. Papa poule est un papa cool.

Auguste, tu ne touches à rien. Et tu restes avec papa s’il te plait.

Obéissant, Auguste repose les petits fromages. Les mains libérées, aussitôt, comme un moineau qui sautille, il file vers les fruits et légumes et, le sourire jusqu’aux oreilles, saisit de ses mains pleines de petits doigts un joli avocat bien brillant.

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