apolline mariotte

Petites histoires vécues.

À cheval !

Derrière la porte cochère du 18 boulevard Henri IV s’élève un fumet âcre de bocage et de fenaisons. Pourtant, lorsque l’on pousse cette porte, ce n’est pas dans la fange que l’on pose les pieds.

Dans les cuivres astiqués se reflètent les sabots vernissés à l’aplomb de flancs pansés, bardés de cuirs lustrés et coiffés de crins brossés.

Contre les portes des boxes et sur les pavés, le claquement des sabots qui s’impatientent répond au sourd mâchonnement des granulés, au cliquettement des mors sur les filets suspendus et au roulement de la boucle de la sangle que l’on serre.

Les robes baies soyeuses frisent les queues rugueuses et les peaux poisseuses sur lesquelles les picots de l’étrille poussiéreuse ont laissé leur empreinte circulaire, juste avant d’aller fouler la piste sableuse.

Dans la sellerie, les cuirs graissés et les amortisseurs en laine de mouton humidifiés par la transpiration dégagent leur odeur corsée.

Dans le manège, juchés sur des spécimens d’ 1m 65 au garrot pour les plus petits, les Cadets en reprise exécutent voltes, demi-voltes renversées, serpentines et contre-changements de main sous les ordres du Garde P.

Gare à la chute, car elle coûte quelques contusions, parfois même des traces de fers. L’abdomen de Chouchou en sait quelque chose. Mais la chute, il y en a un qui, en secret, l’espère, car elle coûte aussi un gâteau pour l’instructeur.

Insomnie

À l’heure où la nuit est d’encre et où même l’Institut de France est plongé dans l’obscurité, son dôme dépourvu d’éclairage s’élevant en une silhouette sombre et écrasante,  je me retourne sous mes draps, courbatue par le manque de repos.

Le craquement de l’ascenseur m’a tirée de mon sommeil fragile. Albert, mon voisin de palier, rentré pompette, s’est endormi sans mal, probablement encore habillé et le souffle vicié, et ronfle paisiblement.

À travers la cloison, mince comme du papier à cigarette, chaque respiration me semble plus sonore que la précédente. Sous mes paupières fermées, je lève les yeux au ciel, excédée à l’avance de cet état bestial et sans-gêne qui prélude à des heures de calvaire pour moi.

Je jette le drap par-dessus ma tête, tentant de créer, au rythme de mes inspirations et expirations, un mouvement qui déplace le coton sur mes oreilles et crée un bruit naturel, rempart à l’abandon grossier et tonitruant d’Albert.

Les premières heures de la nuit ont suffit à mon cerveau qui ne semble plus disposé à s’abandonner, lui. Inutile de continuer à fermer les yeux dans l’espoir de retrouver les bras de Morphée. Je perçois maintenant les moindres bruits de l’immeuble.

Le brûleur de la chaudière d’Esther, le sifflement de la bouilloire d’Edgar qui part travailler dès potron-minet, le cliquetis sur le parquet des griffes d’Arsène, le chat de Madeleine. Je suis réveillée comme un nid de souris.

Et justement, si nous en parlions des souris. Dans le mur, toute la smala s’est mise en ordre de bataille et couine à tue-tête. Tiens, si je kidnappais le mistigri de Madeleine pour les faire déguerpir ? Mieux, le féroce Arsène le mercenaire, avide de chasse, les croquerait toutes, dans un bain de sang. Puis, il sauterait sur Albert qui, d’effroi, resterait figé à jamais dans un état d’abject avilissement.

Mon esprit divague, je me sens délicieusement partir quand…

Drelin !

Mon réveil sonne. On a changé d’heure. Le jour point déjà.

25 degrés à l’ombre

L’appel du muezzin retentit dans les haut-parleurs, ajoutant au fracas de la ville ottomane. Comme un seul homme, les Turcs occupés à une partie d’échecs sur le pas de leurs boutiques se lèvent. Sur la place, derrière un étal de fruits secs, une vieille femme aux traits burinés attend, assise sur un sac en toile chargé de grenades. Le petit cireur de chaussures a rangé ses ustensiles dans son coffre de bois. Une odeur de savon d’Alep s’échappe des bains. Dans une ruelle adjacente, la porte entrouverte de l’échoppe de tissus offre à la vue des piles de foutas jusqu’au plafond, aux coloris diaprés. Depuis la loggia du premier étage, un bougainvillier orange se déploie en cascade. Un peu plus loin, en poussant une grille en fer forgé, l’on découvre un patio planté de jasmins et de cyprès. Coiffée d’un minaret de briques rouges et de faïences bleues, la ville, enclavée dans une muraille fortifiée construite sous le règne de l’empereur Hadrien, surplombe la baie d’Antalya où de nombreux voiliers ont mouillé pour la nuit. Au fond, sur la mer d’huile et le ciel de feu, la chaîne de montagnes se découpe en nuances de bleu.

Plus au sud, une lumière rosée tombe sur l’antique Phaselis et sa baie ourlée d’eaux saphir. Sur la plage, un sarcophage ensablé s’est rempli d’eau depuis les temps immémoriaux des colons rhodiens. Les ruines du  théâtre grec sont envahies par la pinède. Un champ d’orangers a été planté sur les vestiges d’une mosaïque.

À quelques encablures de là, dans le village de pêcheurs de Kemer, deux parisiennes font la planche dans les eaux dormantes de la Méditerranée. Alors que la Grèce sombre, que l’astéroïde 2005 YU55 frôle la Terre et que la France envisage l’importation de produits sanguins pour renflouer ses stocks, loin de l’hiver français, elles tentent de colorer leur teint grisâtre.

Sortant de l’eau, elles aperçoivent un Turc en pantalon de velours. Il leur apporte, inquiet, deux verres de thé brûlant sur un plateau.

Ils sont fous ces Occidentaux.

Joséphine

On dit de Joe qu’elle a un physique hors normes, un caractère hors normes et une vie hors normes.  Joe est différente, elle a un petit quelque chose en plus.

Devant la glace de la salle de bain, juchée sur une valise d’enfant, les pieds glissés dans une paire d’escarpins trop grands chipés à sa maman, un collier de nouilles autour du cou, elle applique maladroitement une touche de rose flamboyant sur ses pommettes et, un brin coquette, sourit à son teint de pivoine.

Joe préfère rester à la maison. Avec sa fantaisie, elle invente des histoires sans queue ni tête et vit un tas d’aventures dans la tranquillité de sa chambre et la chaleur familière de son lit à baldaquin transformé en cabane.

Dehors, les enfants et même les grands la regardent d’un drôle d’œil. Parfois, Joe est triste, triste de ne pouvoir aller à l’école avec les autres enfants de son âge. Il faut dire que Joe n’est pas née sous la même étoile que tout le monde.

Joe a tout d’une impératrice, l’assurance, le port de tête, le sourire lumineux. À cela près qu’elle a la nuque un peu plus large, le nez un peu plus plat, le visage un peu plus rond.

Joe est différente, elle a un petit quelque chose en plus, un tout petit quelque chose, à peine un bâton sur son caryotype, don de la mauvaise fée Down qui souffla sur son berceau lorsqu’elle avait quelques jours.

Et alors, Joséphine a tout de même tout d’une impératrice, n’est-ce pas ?

Le Plomb du Cantal

La neige a enseveli les toits de lauzes festonnés de stalactites et les ruelles pentues du village de Murat, enfouissant l’ancienne cité médiévale, appuyée sur son rocher, dans un silence de coton.

Il gèle à pierre fendre. Dans le chœur de Notre-Dame-des-Oliviers, la Vierge noire frissonne ; sous la halle, les Auvergnats lève-tôt viennent aux nouvelles devant les étals de cantal. Le salers reviendra en mai, lorsque l’herbe fraîche aura repoussé sur les versants du Massif central.

Deux Petits Gris se hâtent vers le prieuré pour l’office de tierce ; l’épais tapis blanc étouffe leurs pas. Il règne une douce quiétude. En bas.

Là-haut, à 1855 mètres, le vent s’est levé. Les rafales déplacent des nuages de cristaux de glace acérés comme des lames de rasoir, formant des congères à la vitesse de l’éclair et piégeant un groupe de skieurs au bord de la crête.

Les soubresauts du Plomb du Cantal châtient les hommes qui, attirés par l’or blanc, plantèrent des pieux d’acier dans ses flancs pour dévaler ses pentes, sous-estimant le réveil d’un monstre dont l’éruption débuta il y a treize millions d’années.

Il fait meilleur vivre dans la vallée, au chaud devant un dé à coudre de gentiane jaunâtre et capiteuse à réveiller un mort.

Le salut du Général

Par un matin de juillet en pays d’Ouche, dans le clocher de l’église Saint-Georges, le marteau s’abat pesamment sur l’airain. Le vent a poussé les nuages devant le pâle soleil et le crachin s’est mis à tomber. Une procession de parapluies sombres s’attarde à la sortie des funérailles.

Le cercueil apparaît ; à sa suite, le Général de G., amaigri dans son uniforme. Ma vue se brouille. Mes yeux emplis de larmes fuient des regards voilés par la douleur.

Entre ces quatre planches d’une trivialité insoutenable, il y a tout. Absolument tout, réduit en poussière. Plus d’un demi-siècle de vie partagée, des noces de diamant, quatre enfants, huit petits-enfants, des épreuves et des joies par centaines.

Mon immaturité – certainement – fait grandir en moi un sentiment de révolte. Comment se résigner à accepter l’inacceptable ? Quelques secondes plus tard, je me fustigeai de ma faiblesse à la vue du Général, si droit et si digne.

Avant que la portière du corbillard ne se referme, les yeux fixés sur cette boîte portée par quatre croque-morts en costumes résolument morbides, le Général, au garde-à-vous, disant Adieu à sa femme, salua.

Plusieurs années après avoir quitté l’armée, ce fut sans doute le plus beau salut de sa carrière.

Crépuscule

Un air de jazz des années 1950 s’échappe de la fenêtre à guillotine du cinquième étage, avenue de Tourville. La nuit est tombée. Dans le quartier, des couples se hâtent, les uns une brassée de fleurs, les autres une bouteille d’élixir ambré à la main.

Le givre a blanchi les pare-brises des voitures stationnées et la trappe de l’estaminet qui fait l’angle crache un nuage de condensation. Sur une corniche, une famille de moineaux se prépare à passer la nuit, la tête rentrée dans leur plumage gonflé.

Evgeniya jette un œil dehors, frissonne, puis fait coulisser la fenêtre entrouverte. En passant devant le miroir de la cheminée, se regardant à travers les étages d’un serviteur muet garni de toasts au poulet et au concombre, elle remet en place une mèche de cheveux ; puis elle redresse l’amaryllis rouge dans son soliflore. Ses pétales sont encore fermés, dissimulant jalousement le précieux pistil.

Dans quelques minutes, ses invités seront là. Evgeniya enfile ses escarpins, pose son renard sur ses épaules et suspend à ses oreilles les émeraudes de sa grand-mère disparue. Elle sourit à son reflet en repensant à Baba.

Le gigot de sept heures d’Evgeniya fut un succès. Même son sourcilleux mari, Vassili, s’est resservi. En rapportant une pile d’assiettes à la cuisine, elle se surprend à vouloir y rester. Dans cet espace restreint, la chaleur et les odeurs la rassérènent.

Une quinte de toux la cloue plusieurs minutes sur place. Evgeniya saisit une serviette pour étouffer son bruit. Lorsque la crise est passée, épuisée, elle s’assied quelques instants.

Au salon, sous l’ardeur du feu qui crépite dans la cheminée, l’amaryllis a éclos. Des voix chuchotent. Vassili et Alekseï ont entamé une partie de Mah-jong. Diplomate, familier des relations avec la Pologne et la Slovaquie, Alekseï est en partance pour une nouvelle mission de quatre ans à Rome.

Sur le Voltaire, Aleth fume une longue et mince cigarette. Evgeniya lui sourit et la rejoint.

Dans la cuisine, sur la serviette qu’elle a abandonnée, une tâche écarlate s’étend tout doucement.

Sur la cheminée, un pétale d’amaryllis est tombé, imprimant sa trace rouge sang sur le marbre.

John et Jesús

La la la, la la la la la,
La la la la la la la la,
Appelés à la liberté,
La la la la la la la la !

Après avoir franchi plusieurs lourdes portes, nous parcourons les couloirs qui nous séparent de nos amis. Dimanche matin, 8h15. Les notes de piano et les accords de guitare ont raison de notre léthargie et le réveil matinal n’est plus qu’un lointain souvenir.

Assis derrière un clavier, John. Antillais. Il connaît tout le monde. Son large sourire laisse apparaître ses dents blanches. On lui donne le bon Dieu sans confession.

Une guitare sur les genoux, Jesús. Colombien. Plus timide, il reste dans son coin. Ses cheveux d’ébène sont retenus en un catogan mi-long. Une gueule d’ange.

Ensemble, ils répètent et chantent à tue-tête, tapant du pied en rythme. En ce dimanche de l’Avent, notre visite durera deux heures. Pour nous, le lieu est plutôt inhabituel. Eux en sont pensionnaires depuis 39 mois, et encore pour 57 mois.

Deux heures suspendues dans la semaine, comme une permission pour eux de s’évader, de confier leur peine à Celui qui dépasse les murs, au gardien de leur âme.

Car ce jour là, il y avait Jesús et Jésus aussi.

Soudain, à la fin de l’office, un uniforme, bâtiment B ! John et Jesús abandonnent leurs instruments et quittent la pièce. Les numéros d’écrou 23 349 et 52 702 ont rejoint leur cellule.

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