CARNET DE VOYAGE II

AU PAYS DES KHMERS

VI

Kaléidoscope

 

Trois heures de voiture. La couronne de jasmin qui se balance au rétroviseur a séché. Les mêmes paysages en sens inverse. Depuis Kep, nous rejoignons Phnom Penh et l’aéroport. L’enregistrement. Et l’arrivée à Singapour au milieu de la nuit. Le métro suspendu et les trois terminaux de Changi. L’anti-palu a détraqué nos estomacs. Impossible de trouver le sommeil sur les fauteuils en plastique dur. Pour passer le temps, nous faisons des emplettes chez Twinings. Dans nos sacs à dos, une jolie timbale en métal argenté gravé d’un éléphant et un pot à thé en porcelaine peinte. Comme pour nous raccrocher à ce fabuleux voyage et arracher un peu de Cambodge à garder comme un trésor dans notre appartement parisien. Le vol semble interminable. Comme si on avait le vent de face. Mais trop vite Roissy Charles de Gaulle. Et le RER. Nous nous asseyons, hébétés par les vingt-six heures de trajet et la nuit blanche que nous venons de passer, notre barda sur les genoux. Les visages fermés nous font comprendre que nous prenons de la place. 8h30. L’heure du bureau. L’heure où les banlieusards affluent vers la capitale pour se faire avaler, consentants, par des tours climatisées tapissées de kilomètres de moquette grise. Par la fenêtre du train, les cités de la Courneuve et au pied des barres qui défilent, une carcasse de voiture carbonisée.

Je ferme les yeux et me raccroche à d’autres images. Les femmes courbées sur le riz jauni, la serpe à la main ; les grains de poivre qui sèchent au soleil dans les plantations de Kampot et l’odeur piquante des baies qui monte au nez ; la robe safran des moines au marché russe de Phnom Penh ; le vert de jade de la piscine où les arbres courbés trempent les pointes de leurs palmes ; ces parents et leurs trois enfants juchés sur le monticule de sel nacré, au milieu des marais ; les voix des femmes sur le marché aux crabes de Kep ; notre tuk tuk préféré pompette au mariage de ses amis auquel il nous a invités ; nous, en tenue de randonneurs à ce même mariage ; nos grimaces arrachées par le premier massage khmer ; le parfum entêtant du baume du tigre ; les mango shakes et les noodles au kale ; les adolescents montés sur les toits des camions qui filent à vive allure sur les routes ocre, le nez et la bouche protégés des nuages de terre par un bandana ; les enfants qui jouent avec les ordures sur les rives du Mékong. Repartir.

 

Fin.