apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : avril, 2012

Miniature

Les enfants ont cette incroyable faculté à s’émerveiller de tout. Ils posent leur regard innocent sur la vie et leur bon sens est à toute épreuve. Ces énergumènes hauts comme trois pommes, philosophes en herbe, font preuve d’un aplomb souvent déconcertant, ce qui donne lieu à nombre de petites drôleries.

Jean, trois ans et demi, un peu fourbe, le nez retroussé, toise les passants par la fenêtre du quatrième étage. Il s’adonne à sa lubie du moment, l’art de la guerre. Il a revêtu son plus beau costume de cow-boy. Armé d’un pistolet de fortune, campé sur ses jambes de sauterelle, il vise chaque personne qui passe en scandant des pan pan ! Un homme a fait demi-tour et traverse à nouveau le carrefour. Interloqué, Jean s’interrompt et dit ¨je t’ai déjà tué toi¨.

Publicités

Répétition générale

Développé. Arabesque. Grand battement. Les mouvements s’enchaînent sur des rythmes endiablés. Les pieds frappent la scène comme les aiguilles d’une machine à coudre. 1, 2, 3, 4. Les comptes défilent, la chorégraphie est réglée comme du papier à musique. 5, 6, 7, 8. Les dos sont droits, les pieds pointés, les sourires vissés aux lèvres.

Pirouette. Pas de bourrée. Fouetté. A l’âge où l’on rêve de prendre de l’assurance, ce spectacle est grisant. Un petit moment de gloire auquel on a invité ses amis de lycée. Depuis plusieurs mois, l’on répète devant sa glace avec acharnement, reprenant les enchaînements maintes fois, corrigeant les attitudes, jusqu’à en éliminer la moindre imperfection.

Déboulé. Grand jeté. Fente. Crac. Crac ? Ai-je bien entendu ce léger craquement ? Saut de chat. Je jette un œil. Rien. Pas chassé. Je frôle de la main le tissu de mon pantalon. Rien. Dégagé. Je questionne mes partenaires du regard. Toujours rien.

En professionnelle, je reste sur scène et poursuis avec la même énergie. Les dernières notes du morceau retentissent. Sous les applaudissements des spectateurs venus assister à la répétition générale, je me retire dans les coulisses, vidée.

À l’abri des regards, je me dirige vers la glace et me retourne. La couture de mon pantalon a cédé, depuis le bas de la braguette, jusqu’en haut des fesses.

La visite

Maintenant qu’on a donné une fois, on est tranquilles pour toujours ? Détrompez-vous mademoiselle, la moyenne au cours d’une vie, c’est trois fois.

19h10. Non contente d’avoir terminé la semaine, c’est avec un soupir de soulagement que je pénètre dans l’ascenseur et que je pense au moment où je vais m’asseoir dans mon salon. Arrivée au 5e étage, je tends machinalement la main pour tourner ma clé dans la serrure. Quelque chose d’inhabituel me fait reculer d’un pas. La serrure n’est plus qu’un trou béant. Je me sens défaillir. J’ai dû me tromper d’étage, ce n’est pas chez moi. Je lève les yeux et constate avec stupeur que je suis bien au 5e. Mes jambes flageolent, ma gorge est sèche, une goutte de sueur froide dégringole le long de ma colonne vertébrale.

19h25. Courageuse mais pas téméraire, j’appelle Amélie qui, par chance, n’est pas loin. En l’attendant, je me décide à appeler le commissariat de police. Appelez un serrurier mademoiselle, tant que vous n’avez pas la certitude qu’ils sont rentrés, nous ne nous déplaçons pas.

19h30. J’arrive à joindre un serrurier. Il n’est pas disponible avant trois quarts d’heure. Ce qui va rendre mon week-end odieux et me laissera un goût amer pour les prochains mois est d’une terrible banalité pour lui.

19h40. Amélie arrive. Enfin une oreille à laquelle je peux confier les angoisses qui me rendent folle depuis une demi-heure. Debout sur le palier, l’œil hagard fixé sur cette satanée porte, nous tentons de reconstituer la scène. S’ils étaient parvenus à entrer, pourquoi cette porte sans serrure est-elle fermée ? La confusion m’empêche de réfléchir ou peut-être est-ce mon incapacité à me rendre à l’évidence.

20h15. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, le serrurier arrive enfin. Ils sont rentrés. En trois mots et sans même nous avoir regardées, il réduit à néant tous nos espoirs. Équipé d’une radio, il tente d’ouvrir la porte. Il échoue et retourne dans sa camionnette chercher son matériel, nous laissant imaginer le spectacle qui nous attend derrière cette fichue porte.

20h35. La porte cède enfin. Un rai de lumière provenant de la salle de bain me confirme que l’appartement a bel et bien été visité. Je mets trois interminables minutes à me décider à franchir le seuil, repoussant au maximum le moment où je devrai accepter la situation.

20h38. Les placards sont vides, des piles de linge jonchent le sol. Je me force à reprendre le dessus et, comme un automate, vérifie les endroits stratégiques : sac à main, ordinateurs, papiers, argenterie. Tout est là. Soulagée, je me demande ce qu’ils sont venus chercher quand je comprends : plus de perles, plus de pierres, plus d’or. Le tri entre le toc et le vrai est remarquable.

21h03. Un long ballet commence : policiers, gardien, propriétaire, voisins. Entre travail et voyeurisme, chacun vient mettre son grain de sel, déambuler de pièce en pièce. Cette nouvelle intrusion est pénible, les commentaires exaspérants.

22h47. Le calme est revenu et tandis que l’on attend les experts, l’on essaye de se réapproprier cet appartement devenu étranger.

23h12. On sonne. Veste en cuir, cheveux hirsutes et lunettes teintées, ces experts semblent tout droit sortis d’une série américaine. Armés de pinceaux et de poudre magnétique, méthodiquement, ils relèvent les empreintes digitales sur les surfaces lisses. Celles-ci seront comparées au fichier national pour tenter de confondre les coupables. Avec leur bonhomie et leur détachement, ils parviennent à nous faire dédramatiser la chose.

A demi-mot, l’officier de police nous confie que les objets volés et le mode opératoire ne lui laissent aucun doute sur le profil des cambrioleurs. J’aurais préféré ne jamais savoir. Savoir qu’avec ma médaille de baptême, ils s’offriront une nouvelle Mercedes.

La procuration

Avril 2007. La campagne présidentielle qui pourvoira à la succession de Jacques Chirac bat son plein et l’on n’est plus qu’à quelques jours du premier tour. Un formidable regain d’intérêt des Français pour la politique contribue à l’atmosphère euphorique et les joutes verbales auxquelles se livrent les candidats entretiennent le suspens. Chacun commente le scrutin, l’on se plaît à parier sur l’issue mais l’on appréhende le moment où les urnes parleront. Le secret de l’isoloir donnera-t-il raison aux sondages ? Ou le vent aura-t-il tourné à la fermeture des bureaux de vote ? On n’a jamais aussi bien mesuré le poids de chaque voix et toutes les forces sont concentrées pour aider son candidat à remporter les suffrages. À Bordeaux pour un mariage, Charlène ne pourra pas voter. Elle me confie alors religieusement son bulletin. J’ai une petite idée de son intention de vote mais en mon for intérieur, je prie pour qu’elle ne me demande pas l’impossible.

Enthousiasmées par cette nouvelle expérience, nous partons toutes deux signer la procuration au commissariat du 7e arrondissement, rue Fabert. Nous poussons la porte et pénétrons dans un microcosme dont nous méconnaissons les règles. Le va-et-vient des gardiens de la Paix se mêle au travail des officiers de police judiciaire qui enregistrent dépôts de plaintes et mains courantes. Les gardés à vue croisent le chemin des citoyens venus faire respecter leurs droits. En attendant notre tour, je me dirige vers ce qui ressemble à une salle d’attente, à ceci près que les fauteuils sont bien moins confortables, et m’assieds. Charlène ne m’a pas suivie. J’essaye d’accrocher son regard pour lui faire signe de me rejoindre. Lorsqu’enfin nos yeux se croisent, je perçois dans les siens quelque chose d’anormal.

Pourquoi s’obstine-t-elle à rester debout ? Peu à peu, l’atmosphère s’alourdit et la fraîcheur du printemps laisse place à la moiteur et au malaise. Mon esprit embrumé ne me permet pas de saisir la teneur de la situation ni même de déceler l’objet de sa nervosité. Après un long moment, je distingue un geste. D’un léger mouvement de tête, elle me désigne mon voisin. Lentement, je fais pivoter mon cou et cherche des yeux le sujet du délit. Je comprends, un peu tard, qu’à ce banc si peu confortable, mon voisin est menotté.

%d blogueurs aiment cette page :