apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : mars, 2014

Insomnie

 

Baudouin Marechal pour  Les Petits histoires vecues_Insomnie 4

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Baudouin Marechal pour  Les Petits histoires vecues_Insomnie 1

À l’heure où la nuit est d’encre et où même l’Institut de France est plongé dans l’obscurité, son dôme dépourvu d’éclairage s’élevant en une silhouette sombre et écrasante,  je me retourne sous mes draps, courbatue par le manque de repos.

Le craquement de l’ascenseur m’a tirée de mon sommeil fragile. Albert, mon voisin de palier, rentré pompette, s’est endormi sans mal, probablement encore habillé et le souffle vicié, et ronfle paisiblement.

À travers la cloison, mince comme du papier à cigarette, chaque respiration me semble plus sonore que la précédente. Sous mes paupières fermées, je lève les yeux au ciel, excédée à l’avance de cet état bestial et sans-gêne qui prélude à des heures de calvaire pour moi.

Je jette le drap par-dessus ma tête, tentant de créer, au rythme de mes inspirations et expirations, un mouvement qui déplace le coton sur mes oreilles et crée un bruit naturel, rempart à l’abandon grossier et tonitruant d’Albert.

Les premières heures de la nuit ont suffit à mon cerveau qui ne semble plus disposé à s’abandonner, lui. Inutile de continuer à fermer les yeux dans l’espoir de retrouver les bras de Morphée. Je perçois maintenant les moindres bruits de l’immeuble.

Le brûleur de la chaudière d’Esther, le sifflement de la bouilloire d’Edgar qui part travailler dès potron-minet, le cliquetis sur le parquet des griffes d’Arsène, le chat de Madeleine. Je suis réveillée comme un nid de souris.

Et justement, si nous en parlions des souris. Dans le mur, toute la smala s’est mise en ordre de bataille et couine à tue-tête. Tiens, si je kidnappais le mistigri de Madeleine pour les faire déguerpir ? Mieux, le féroce Arsène le mercenaire, avide de chasse, les croquerait toutes, dans un bain de sang. Puis, il sauterait sur Albert qui, d’effroi, resterait figé à jamais dans un état d’abject avilissement.

Mon esprit divague, je me sens délicieusement partir quand…

Drelin !

Mon réveil sonne. On a changé d’heure. Le jour point déjà.

25 degrés à l’ombre

L’appel du muezzin retentit dans les haut-parleurs, ajoutant au fracas de la ville ottomane. Comme un seul homme, les Turcs occupés à une partie d’échecs sur le pas de leurs boutiques se lèvent. Sur la place, derrière un étal de fruits secs, une vieille femme aux traits burinés attend, assise sur un sac en toile chargé de grenades. Le petit cireur de chaussures a rangé ses ustensiles dans son coffre de bois. Une odeur de savon d’Alep s’échappe des bains. Dans une ruelle adjacente, la porte entrouverte de l’échoppe de tissus offre à la vue des piles de foutas jusqu’au plafond, aux coloris diaprés. Depuis la loggia du premier étage, un bougainvillier orange se déploie en cascade. Un peu plus loin, en poussant une grille en fer forgé, l’on découvre un patio planté de jasmins et de cyprès. Coiffée d’un minaret de briques rouges et de faïences bleues, la ville, enclavée dans une muraille fortifiée construite sous le règne de l’empereur Hadrien, surplombe la baie d’Antalya où de nombreux voiliers ont mouillé pour la nuit. Au fond, sur la mer d’huile et le ciel de feu, la chaîne de montagnes se découpe en nuances de bleu.

Plus au sud, une lumière rosée tombe sur l’antique Phaselis et sa baie ourlée d’eaux saphir. Sur la plage, un sarcophage ensablé s’est rempli d’eau depuis les temps immémoriaux des colons rhodiens. Les ruines du  théâtre grec sont envahies par la pinède. Un champ d’orangers a été planté sur les vestiges d’une mosaïque.

À quelques encablures de là, dans le village de pêcheurs de Kemer, deux parisiennes font la planche dans les eaux dormantes de la Méditerranée. Alors que la Grèce sombre, que l’astéroïde 2005 YU55 frôle la Terre et que la France envisage l’importation de produits sanguins pour renflouer ses stocks, loin de l’hiver français, elles tentent de colorer leur teint grisâtre.

Sortant de l’eau, elles aperçoivent un Turc en pantalon de velours. Il leur apporte, inquiet, deux verres de thé brûlant sur un plateau.

Ils sont fous ces Occidentaux.

Joséphine

On dit de Joe qu’elle a un physique hors normes, un caractère hors normes et une vie hors normes.  Joe est différente, elle a un petit quelque chose en plus.

Devant la glace de la salle de bain, juchée sur une valise d’enfant, les pieds glissés dans une paire d’escarpins trop grands chipés à sa maman, un collier de nouilles autour du cou, elle applique maladroitement une touche de rose flamboyant sur ses pommettes et, un brin coquette, sourit à son teint de pivoine.

Joe préfère rester à la maison. Avec sa fantaisie, elle invente des histoires sans queue ni tête et vit un tas d’aventures dans la tranquillité de sa chambre et la chaleur familière de son lit à baldaquin transformé en cabane.

Dehors, les enfants et même les grands la regardent d’un drôle d’œil. Parfois, Joe est triste, triste de ne pouvoir aller à l’école avec les autres enfants de son âge. Il faut dire que Joe n’est pas née sous la même étoile que tout le monde.

Joe a tout d’une impératrice, l’assurance, le port de tête, le sourire lumineux. À cela près qu’elle a la nuque un peu plus large, le nez un peu plus plat, le visage un peu plus rond.

Joe est différente, elle a un petit quelque chose en plus, un tout petit quelque chose, à peine un bâton sur son caryotype, don de la mauvaise fée Down qui souffla sur son berceau lorsqu’elle avait quelques jours.

Et alors, Joséphine a tout de même tout d’une impératrice, n’est-ce pas ?

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