apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : septembre, 2013

Les deux oreilles et la queue

Au pied des Cévennes, dans les arènes de la romaine et antique Nîmes, un frémissement parcourt les gradins. Léa Vicens, l’enfant du pays revenue de sa finca sévillane a pris quelques minutes plus tôt l’alternative des mains de son mentor Angel Peralta et attend, déterminée dans ses étriers, la charge du toro.

Le public se tait, la fanfare démarre, la porte à deux battants s’ouvre pour laisser entrer 550 kilos de muscles surmontés d’une paire de cornes. Fraîchement adoubée, la virtuose entame alors un jeu de jambes à mi-chemin entre le combat et la danse, tantôt s’approchant jusqu’à coller le poitrail de sa monture à la bête, tantôt prenant de la distance pour mieux revenir et poser le rejón de castigo. Une acclamation salue le geste alors que la lame d’acier commence à affaiblir le toro et qu’un drapeau se déroule de la hampe, restée dans la main de la rejoneadora.

Viennent les banderilles, aux couleurs de la cité taurine. Une dans chaque main, les rênes sur l’encolure du cheval, la torera charge à son tour et, testant la bravoure de l’animal, évitant d’un coup de rein une cornada, les pose simultanément. Ovation dans le public coiffé de panamas. La sagesse populaire décèle la maestria dans le geste.

Enfin, galvanisée par l’enjeu, sous les yeux de Marie Sara et Diego Ventura, Léa Vicens conquiert l’arène par des passes templées, domptant l’indomptable, amenant le plus froussard des animaux à se laisser charger par un toro sans se dérober, jusqu’à porter l’estocade.

Pour son courage et son engagement, Léa reçoit des mains de son peón une oreille.

Le soir venu, les nîmois convergent pour le lâcher de toros qui enfièvre la ville. Jusqu’au petit matin, le cœur de celle-ci battra pour la tradition.

La veille, la pégoulade a donné le coup d’envoi de la Feria des Vendanges et, sous la protection de la tour Magne, les aficionados se sont retrouvés dans les bodegas, savourant gardianne de toro et Costières de Nîmes.

Nos treize verres remplis d’un élixir jaune clair anisé doucereux, nous trinquons aux sudistes. Pour le Sud, je donnerais les deux oreilles et la queue.

Au bonheur des dames

Baudouin Marechal pour Les Petites histoires vecues_Au bonheur des dames

Il y a les capelines mutines, les bandeaux rococos, les peignes rétros, les bibis mimis, les voilettes à plumetis. Il y a les nœuds joyeux, les plumes si nobles du faisan, plus nunuches pour l’autruche, les fouets de coq éclatants, les fruits gourmands, les fleurs un brin romantiques. Il y a aussi les aériens, imaginez le gypsophile, les majestueux, comme un bouquet de lys, les proéminents, plutôt glaïeul, les tout plats, évocations du tournesol, les cloches, plutôt digitale, les épurés, on dirait l’orchidée. Il y a les exactement circulaires, les presque carrés, les entrelacés ou les damiers, les asymétriques et les géométriques. Et puis il y a les décalés et les BCBG, les ingénieux et les rigolos, les timides et les discrets.

Au rez-de-chaussée de la rue Fessart, on ne résiste pas à jeter un œil curieux par la fenêtre pour apercevoir Sybille dans son atelier. Les doigts de fée de la modiste teintent, moulent et façonnent, coupent sisal et parasisal, cousent, enduisent, cartonnent, chauffent le fer, assemblent, tordent la corde à piano.

Lorsqu’elle vous fait entrer, elle vous fait passer côté cour et ouvre sa porte sur un petit jardin où les rosiers en fleurs ajoutent à la poésie du lieu. Dans son atelier flotte une odeur de cheminée et de vieilles pierres. Des robes suspendues aux portes, des paires d’escarpins glissées sous les fauteuils attendent de se prêter au jeu précis et délicat de la teinture. Avec savoir-faire, Sybille recompose les couleurs jusqu’à atteindre l’exactitude. Avec goût, Sybille donne vie au chapeau que l’on s’était prêtée à rêver.

Dans un tiroir en bois, des bobines de fil tangerine, violine, bleu lagon, vermillon, se déclinent en d’infinis camaïeux. Au-dessus d’une armoire, des pièces uniques reposent à l’abri de la lumière et de la poussière, enveloppées dans du papier de soie, nichées dans d’imposantes boîtes rondes.

Entre ses mains, le chapeau de paille devient coiffe de haute couture pour être piquée dans un chignon vaporeux, une banane crêpée, un épais rouleau bas sur la nuque. D’un tour de main expérimenté, Sybille dessine une gravure de mode, crée comme le précieux plumage d’un oiseau. Chapeautée de la sorte, le port de tête altier, d’une simple inclinaison de tête, l’on se plaît tantôt à parader, tantôt à se cacher.

Là où l’herbe est plus verte

La brume capricieuse retarde le décollage du coucou qui doit survoler la baie de Galway et nous déposer sur Inis Mór, île de l’archipel irlandais Aran. Les huit passagers scrutent le ciel, tantôt se levant remplis d’espoir, tantôt se rasseyant, résignés, au rythme des annonces du commandant de bord. A quelques minutes d’intervalle, le ciel est bleu et dégagé, puis il s’assombrit jusqu’à nous tomber sur la tête.

Rien n’y fera. Le fog est bien installé aujourd’hui. Nous empruntons un bateau et amarrons une petite heure plus tard sur une côte en dentelle de pierre, comme taillée par des géants. Au loin, une forêt de croix celtiques se dresse, laissant deviner la présence d’un cimetière érigé face à l’océan, battu par les embruns. Existe-t-il plus paisible endroit pour reposer éternellement ?

Au bord des eaux argentées de l’Atlantique nord, dans un étrange mariage d’iode et d’effluves de campagne, dans une alchimie de brume et de lumière, un spectacle de lande parsemée de murets de pierre sèche qui serpentent s’offre aux marcheurs. Sous l’herbe grasse et verte, sous les massifs d’une végétation aux teintes violette, orange et jaune, les pieds foulent un pavement naturel et des paysages indomptés qui racontent l’aube du monde.

Le soir venu, dans la chaleur feutrée d’un pub hors d’âge, dans la chaleur familière de la patrie de Yeats, Wilde, Swift et Beckett, une question revient sur les lèvres des autochtones : what’s the craic ? Le gaélique craic qui désigne la bonne nouvelle, l’événement heureux, la petite histoire chargée d’optimisme. Car, si leur pays ne compte pas autant de roux et de moutons que les clichés l’affirment, les Irlandais n’en font pas mentir un autre. Celui d’être chaleureux, celui de voir toujours le verre à moitié plein et, ils l’ont compris, il ne tient qu’à eux que l’herbe soit plus verte sur leur terre.

Par la fenêtre entrouverte s’échappe le son de la harpe et du fiddle. On aperçoit une route sans lumière luisante d’humidité, on sent une odeur de feu de bois et de tourbe qui flotte. Un petit cheval attentif, les oreilles mobiles, paît dans l’ombre d’un monolithe. La lumière du phare, estompée par la brume, s’étale dans le ciel d’encre comme une aquarelle sur laquelle on aurait passé une main humide.

Arthur resserre ses doigts sur sa chaleureuse et fraîche pinte de Smithwick’s. Il fait plutôt bon pour un 14 août. 

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