apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : juillet, 2015

CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE 

V

La péninsule de Luštica

 

Nous voulions partir dans les montagnes mais notre mésaventure de la veille nous a poussés à modifier notre itinéraire. Inquiets à l’idée que la voiture pourrait présenter des signes de faiblesse, nous avons décidé de rester près de la côte pour pouvoir être dépannés facilement en cas de problème. Nous irons dans les montagnes plus tard, lorsque nous aurons la certitude que nous pouvons rouler sans encombres.

Certes, nous allions rester près de la côte, mais notre voyage allait nous mener sur des routes désertes.

Nous mettons le cap sur la presqu’île de Luštica. En arrivant à l’entrée de la péninsule, nous choisissons de commencer le tour par le nord. Polo s’engage sur une route blanche où le soleil darde ses rayons. De notre côté, sur la droite, elle est dans un état correct. Dans l’autre sens, sur notre gauche, elle est faite de grosses pierres. Nous croisons quelques 4×4 qui roulent à vive allure. Leurs pneus supportent les arrêtes des cailloux.

Cette langue de terre à l’entrée du fjord de Kotor est sauvage. La végétation est basse et ne donne aucun ombrage. Les ronces pénètrent parfois par les fenêtres de la voiture. Nous ne croiserons que des locaux. De temps en temps, un virage dévoile un hameau de pierres au charme fou. Nous gardons le doigt sur la carte, car les panneaux sont rares, et il faut parfois arbitrer entre deux chemins aussi énigmatiques l’un que l’autre.

Tout au bout, voilà Rose. Le village de pêcheurs est une perle posée sur la mer. Nous sommes les seuls à part quelques ouvriers, des chats et une jeep immatriculée en Bretagne. Et pour cause, il faut la mériter par la terre ou y accoster en bateau. Les maisons de pierres blanches aux volets clos ont presque les pieds dans l’eau. Des petites barques sont amarrées au quai, une volée de marches descend jusqu’à l’eau. Sur les stipes vêtus d’écailles marron, les palmes s’épanouissent en bouquets ciselés agités par la brise. L’eau est d’un bleu vert profond.

Nous nous asseyons pour pique-niquer. Un chat s’approche. Il use de toutes les ruses pour tenter de nous dérober une tranche de charcuterie. On resterait bien ici jusqu’à la fin de notre séjour. Il est incroyable de penser qu’en cet instant, nous sommes les seuls sur terre à profiter de cet endroit. Mais il nous faut déjà repartir.

Nous faisons une boucle par le centre de la péninsule. À la sortie, nous passons par la périphérie de Kotor, puis longeons la baie de Risan. Dans le golfe, deux îlots attirent notre attention. L’une, Sveti Dordje, l’île Saint-Georges, plantée de cyprès, abrite un monastère bénédictin du IXe siècle. On l’appelle aussi l’île aux Morts, car elle accueille le cimetière du village de Perast. L’autre, Gospa od Skrpjela, l’île Notre-Dame du Rocher, a été construite par les hommes. Le dôme octogonal de sa chapelle contraste avec le clocher pointu de Saint-Georges. Nous envions la quiétude des habitants de ces îles.

Nous avançons, approchant au maximum de la frontière croate, car demain, nous rallierons Dubrovnik.

Fatigués par la chaleur et la conduite, nous repérons un apartment à Kostanjica et nous arrêtons. Nous sommes les premiers touristes de la saison. La femme qui nous accueille houspille sa fille : il faut faire le ménage et débarrasser ce qui a été entassé pendant l’hiver avant que nous n’installions nos affaires dans le studio. Elle ne parle pas un mot d’anglais. Sa fille fait l’interprète. Nous patientons dans le jardin, non contents de profiter de la vue sur la mer. Le jardin descend jusqu’à l’eau. Les cyprès et les citronniers chargés de fruits jaunes se découpent sur la montagne qui nous fait face, de l’autre côté de la baie. Notre logeuse nous apporte une boisson préparée avec les fruits de ses citronniers. Ici encore, nous avons trouvé un petit chez nous éphémère et rassurant pour relâcher, le temps d’une soirée et d’une nuit, notre attention de tous les instants.

 

À suivre.

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CARNET DE VOYAGE I

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

IV

Stari Bar et Budva

 

Nous quittons la vieille ville d’Ulcinj, retrouvons notre chère Polo et prenons la direction de Stari Bar. Cela devrait être rapide, le GPS indique une demi-heure. Un peu moins rapide cependant, car il faudrait beaucoup d’adresse, et un peu d’inconscience, pour rouler aussi vite que les limitations nous le permettent.

Au bout d’un moment, nous apercevons, depuis la nationale, sur un éperon rocheux du massif Rumija, la tour de l’Horloge. D’une couleur similaire, la citadelle se fond dans la roche et ce n’est qu’en observant avec attention que l’on distingue les édifices de la ville. Nous laissons la voiture sur un parking et montons à pieds vers l’ancien monastère. Sous un soleil de plomb, nous parcourons les ruelles bordées de maisons anciennes. Les aubergistes ont sorti une ou deux tables sur le pas de leurs portes pour accueillir les visiteurs qui ne se pressent pas en cette saison. Les pierres glissent tant elles semblent avoir été empruntées. À deux reprises, je manque de me retrouver les quatre fers en l’air.

Nous arrivons à l’entrée de la forteresse abandonnée et y pénétrons. La glycine a rampé sur tout un pan de mur et tombe en cascade, offrant un paradis pour les abeilles qui expriment leur satisfaction d’un bourdonnement assourdissant.

Soudain, nous nous rendons compte que nous avons oublié un téléphone portable dans la voiture. Une mauvaise surprise serait mal venue dans ce pays où nous sommes étrangers et nous décidons de retourner le chercher. Une fois à la voiture, trois jeunes hommes s’approchent de nous. Ils nous font comprendre que nous leur devons cinq euros pour le parking. Sûrs de notre fait – nous avions bien préparé notre voyage – nous leur répondons que le parking est gratuit. L’un d’eux devient agressif et insiste, puis fait mine d’appeler une autorité supérieure. Inquiets de ce dont ils seraient capables, nous décidons de remonter en voiture et d’aller nous garer ailleurs. Nous démarrons donc, sous le regard noir de l’escroc qui vient de rater son coup. Nous descendons un peu et cherchons une place à l’écart. Une fois garés pour la seconde fois, nous remontons à la forteresse à pas de loups, car nous devons passer en contrebas du parking où nous avons fait cette mauvaise rencontre. Décidés à ne pas nous laisser gâcher la visite par ces bandits, nous pressons le pas.

De retour à la forteresse, nous reprenons notre visite. Envahi par le lierre et l’aubépine, le lieu dégage une atmosphère poétique. Depuis les remparts, nous admirons l’aqueduc et ses arches. L’ouvrage est remarquable. Deux des trois églises, plutôt bien conservées, abritent des fresques byzantines. La troisième, encadrée de hauts cyprès, a été transformée en mosquée. Curieuse chose que d’entendre retentir l’appel du muezzin dans un ancien monastère. Dans l’un des bâtiments, nous découvrons des poteries et des fragments de pierre sculptée. Ici, chaque époque de l’histoire a laissé sa trace : le Moyen-Âge, sa forteresse ; les byzantins, leurs églises ; les franciscains, leur monastère ; les vénitiens, leurs palais ; les ottomans, leur hammam et leurs pierres tombales couronnées de turbans.

Peu tranquilles, l’esprit occupé par la voiture, nous ne nous attardons pas et c’est un soulagement que de la retrouver sans une égratignure à notre retour.

Nous repartons vers Bar, plage au sable cendré, bordée de palmiers. Nous déjeunons sur les galets, face à la mer. Malgré la météo, la température de l’eau n’invite pas à la baignade. Deux adolescentes, accompagnées d’un homme un peu plus âgé s’installent. Elles enlèvent leurs pantalons et avancent dans l’eau jusqu’à mi-cuisses. Nous observons leur manège et, comme à notre habitude, nous émettons des hypothèses sur les raisons de leur comportement. Il semble que ce sont deux sportives venues marcher dans l’eau avec leur coach, probablement pour récupérer après un effort physique. De quel sport peut-il bien s’agir ? Et si elles faisaient partie de l’équipe nationale monténégrine ? Si elles représentaient des espoirs de médailles aux prochains jeux olympiques ?

Sur ces suppositions, nous reprenons la route pour rallier Budva.

Une nouvelle ville fortifiée – pour contrer les ottomans – nous attend, l’une des plus belles du pays, presque d’origine malgré l’important tremblement de terre qui l’a frappée en 1979. Nous arrivons par la marina, où d’imposants yachts sont amarrés. Nous laissons Polo sur un parking et pénétrons dans la citadelle par l’une des portes anciennes. Rapidement, nous trouvons un apartment et notre hôte, très enclin à nous aider, nous indique une rue où le stationnement est gratuit. Nous déposons nos affaires et reprenons la voiture. Il semble que tout le monde se soit passé le mot ; dans cette rue, les places sont chères. Nous en apercevons une inoccupée ; elle semblait nous attendre. Une petite butée nous permet de monter facilement sur le trottoir. Tout à coup, un raclement sourd se fait entendre. Le trottoir est trop haut pour la voiture et une fois la petite butée passée, le châssis s’est posé sur le goudron. Consternation. Il faut rapidement dégager la voiture. Ce qui signifie racler à nouveau. Nous sortons toutes nos affaires en pleine rue pour alléger le véhicule. Marche arrière. Le bruit est insupportable et nous arrache une grimace.

Tous les deux agenouillés sur la chaussée, nous scrutons sous la voiture. Nos inquiétudes se confirment. Ploc, ploc, ploc, ploc, ploc… Les gouttes tombent à une vitesse vertigineuse. Trois jours seulement après le début de notre voyage, nous risquons de ne pas pouvoir reprendre la route. Quelle guigne. Nous décidons d’appeler le loueur. Dans un anglais approximatif, nous lui expliquons la fuite, nous gardant bien de lui raconter ce que nous venions de faire subir à Polo. Did you hurt something? No, we didn’t. Mon nez s’allonge. L’homme ne semble pas s’alarmer outre mesure mais propose tout de même de venir examiner la voiture. Nous l’attendons sans bouger, faisant mille supputations pour la suite du voyage, mille scénarios sur ce que nous devons lui raconter et ce que nous devons omettre. Le temps est long. Nous mettons le doigt dans la flaque qui s’étend. Le liquide n’est pas gras, c’est de l’eau.

Lorsque l’employé de l’agence de location arrive, notre scène est bien rodée. Il ouvre le capot, regarde sous la voiture, prend le volant, fait un tour. RAS. C’est la climatisation. Nous n’en croyons pas nos oreilles. Après ce que nous lui avons fait subir, c’est seulement la climatisation ? Osant à peine y croire, nous décidons tout de même de modifier notre parcours afin de ne pas trop nous aventurer dans des zones inhabitées le lendemain.

L’après-midi a filé et le jour baisse. Nous garons la voiture sur le parking. Tant pis pour le parcmètre. Elle sera sous bonne garde. Ce soir, après nos mésaventures de la journée, nous avons bien mérité d’aller dîner au restaurant.

Dans le labyrinthe de la vieille ville, nous cherchons une adresse particulière pour laquelle nous avions lu de bonnes critiques. Après être retombés trois fois sur nos pas, après avoir parcouru les mêmes ruelles dans un sens puis dans l’autre, essayant de se repérer à la clarté des lanternes accrochées aux coins des immeubles, ou aux voix qui résonnent dans les passages étroits, tenaillés par la faim, nous nous rabattons sur une pizza à emporter que nous dévorons dans notre petit studio.

Le lendemain, un peu rassérénés, nous découvrons la ville sous un autre jour. Influencée par plus de trois cents ans de domination vénitienne, la ville est un trésor d’architecture et l’atmosphère y est bourrée de charme.

Ici, une église orthodoxe fait face à sa voisine, cathédrale catholique ; là les palmiers offrent un peu d’ombre aux passants. Au détour d’une ruelle, l’on découvre une ouverture sur la mer, un panorama de toits ocre qui se détachent sur la montagne au loin. Nous pénétrons dans Crkva SV Trojice, l’église orthodoxe de la Sainte Trinité. Seul le crépitement des cierges jaunâtres qui brûlent rompt le silence. Les parois sont tapissées de fresques, les ornements chargés de dorure. Il fait frais. On y resterait bien plus longtemps.

Avec une légère appréhension je pense : lorsque l’on sortira, il faudra reprendre la route. Pourvu que Polo tienne.

 

À suivre.

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