apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : juin, 2012

L’infographiste

Sans un bruit, Coco joue du stylet sur sa tablette graphique, montant les maquettes sur son iMac 27 pouces. Elle leur refait une beauté, les met au carré pour la gravure. Les couleurs sont converties en CMJN, les typo passées au crible et les cap abusives transformées en bas-de-casse.

Vient la couleur. Avec une précision d’orfèvre, à travers son compte-fils, elle examine la trame, la saturation. Homothétie, repiquage, fonds perdus, Cromalin. Le refrain de l’exé, tandis que de mon côté, le curseur reste à l’arrêt sur une page Word, une page outrageusement Pantone 11-4800 TPX Blanc de Blanc. Saleté d’accroche, elle ne viendra pas.

Devant un chef de projet fourbu, dont le rendu du pdf haute def à son client est prévu pour hier, et un DA inquiet pour sa créa, elle rend son verdict sur le visuel litigieux, celui de la ménagère cadrage en pied, prise de vue en intérieur, enthousiaste, vêtements décontractés, qui met tout son cœur à vendre une nouvelle bouteille de gaz propane. Elle est moche tout court, c’est pas la chromie. Langue de pub va.

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Dans les entrailles de la Terre

Des pieds de thym en fleurs bordent le sentier du Blanc-Martel. Au fond des gorges coule une eau d’un bleu opaque et laiteux, comme si l’on y avait jeté une dose de lessive. Dans les flots tumultueux du Verdon, un radeau pneumatique est emporté comme un fétu de paille. L’écho répercute les sons sur les versants verdoyants du canyon qui s’élèvent de part en part, imposants.

Tantôt escarpé, tantôt plat et ombragé, le sentier réserve des points de vue saisissants qui ne sont pas sans rappeler que Dame Nature est maîtresse en son royaume. Ici l’on emprunte une via ferrata, là les échelles vertigineuses de la Brèche Imbert, là encore, un tunnel froid et humide plongé dans l’obscurité. Lampe de poche sur le front, l’on traverse le tunnel du Baou. Les grimpeurs, rôdés à l’exercice, se sont déchaussés pour traverser les nappes. Leurs baudriers tintent, bringuebalés par la vivacité de leur pas.

Après plusieurs heures de marche, nous nous arrêtons pour déjeuner. Installées sur un rocher qui surplombe les gorges, nous contemplons le spectacle de l’Artuby se jetant dans le Verdon. Hypnotisées par la vigueur des rapides, nous ne disons mot quand nous apercevons une tête sortir de l’eau.

D’un bond, avalant ma tomate de travers, je me lève. Quatre hommes grenouilles ont fait surface et posent le pied sur la rive opposée à notre promontoire. Vêtus de combinaisons noires, ils inspectent les lieux, se préparant à traverser. Ils harnachent l’un d’entre eux, le reliant à un câble et s’attachent, à leur tour, en cordée, à l’autre extrémité. L’homme seul, probablement le meilleur nageur, se dirige vers la partie la plus étroite de la rivière.

Il s’élance alors, tentant de rallier notre rive. Sous nos yeux ébahis, il progresse rapidement, la rotation des bras se faisant à un rythme effréné. La force des courants le fait dévier peu à peu. Il redouble alors d’efforts, nageant avec l’énergie du désespoir. Chaque seconde l’écarte un peu plus de la berge et ses espoirs de la rejoindre s’amenuisent. Les fortes turbulences l’emportent et le câble entraîne avec lui ses compagnons de cordée.

La femme aux trois gants de toilette

La Normandie est plus clémente que l’on veut bien le faire croire. Néanmoins, il convient de maîtriser certaines règles pour l’apprivoiser. Ceux qui la connaissent savent que l’on n’attend pas une éclaircie pour mettre le nez dehors. Ceux qui la connaissent savent que l’on n’attend pas une forte hausse du mercure pour mettre les pieds dans la Manche. Ceux qui la connaissent sont prêts à dénuder leurs petits bras à la première embellie, et à les couvrir à la première ondée.

De mai à octobre, les habitués ne transigent pas avec leur baignade de santé quotidienne. Dos aux noires falaises fossilifères, ils profitent de la meilleure séance de thalassothérapie du pays. La fraîcheur piquante de l’eau raffermit les chairs, les embruns iodés débouchent les sinus, la vigueur des remous stimule la circulation.

Tous les jours à la même heure, la femme aux trois gants de toilette descend d’un pas vif l’avenue du Sporting. Une robe légère passée sur son maillot de bain, une sacoche minuscule en bandoulière, elle se dirige vers la plage. Arrivée sur le sable, ni une ni deux, vêtue d’un simple slip, la voilà qui s’élance vers la mer. Scrupuleusement, elle effectue ses longueurs puis ressort.

Elle tire alors de son petit sac son troisième gant de toilette, s’essuie avec et repart.

Sirocco

La côte se déroule derrière les fenêtres du train qui file à toute vitesse le long de la corniche. Chaque virage laisse entrevoir une crique et l’écume des vagues qui se brisent. Opalin, aigue-marine, lavande, outremer, cobalt. Séchée par les ardeurs du soleil, la végétation exhale des essences de thym et de romarin. Buissons de garrigue et pins sont juchés sur le roc. Nil, pistache, amande, céladon, tilleul. La falaise, érodée par les vents et la mer, tombe à pic. Une multitude de petites presqu’îles reliées à la terre par des isthmes ténus s’avancent dans la mer. Ocre, abricot, tomette, coquelicot, amarante.

Au marché Forville règne un parfum de dolce vita. Les étals rivalisent, arborant les plus beaux melons, les oignons nouveaux les plus brillants. Ici le Cabécou, le Rocamadour et le Pérail descendu des Causses, là les citrons confits et les asperges. Plus loin, artichauts poivrade et fenouil content fleurette à la sarriette tandis que l’anchoïade nargue la tapenade.

En contrebas, sur la plage de Cannes la Bocca, c’est un tout autre étalage. Emaillée de couleurs criardes, la grève exhibe mimosas flétris, abricots fripés et pruneaux boucanés.

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