apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : juin, 2013

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Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Vous avez fait Hypokhâgne, Khâgne option latin et pourtant vous ne comprenez rien ? C’est normal. C’est le texte volontairement faux que mettent les DA dans leurs créas en attendant le wording définitif du CR.

Brief du jour : proposer une opé promo spéciale pour les fêtes qui puisse être déclinable pendant toute l’année 2014 pour le client X. Nom de code du projet : Fantomas. L’achat d’art ? Pas de budget, quelle question. Les délais ? Mardi prochain. On est mardi, jeudi et vendredi sont fériés. La liste des courses ? 3 axes, 4 pistes par axe, donc… 12 pistes ?

Lundi soir. On peaufine les créas avant l’impression des boards.

DA. Tu peux venir voir, il y a trop de texte.

CR. [Cette fois je m’impose] J’arrive.

DA. Prends un tabouret, ou assieds-toi sur un stagiaire.

CR. Où est-ce qu’il y a trop de texte ?

DA. Là dans l’accroche. Ça ne rentre pas. Il faut couper.

CR. C’est l’offre, je ne peux pas faire plus court.

DA. On n’a pas le choix. Et puis c’est pas vendeur. Tant pis, on le met dans les mentions légales, corps 6.

Hop, la petite phrase finement ciselée avec amour saute.

Les premiers mois, j’enrageais. Le visuel c’est sympa mais le plus important c’est l’histoire qu’on raconte, non ? Pourquoi est-ce toujours le texte qui s’adapte à la DA ?

Deux ans après, j’ai fini par m’y faire. Et puis j’ai compris que ce n’était pas de leur faute le jour où, expliquant à l’un d’entre eux que cette couleur jaune verdâtre de mauvais goût s’écrivait caca d’oie et non caca doigt – révélation qui fit l’effet d’une bombe après 30 ans d’igno… d’innocence – celui-ci me répondit Oui, maître Capulet.

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Schmidt

Baudouin Marechal pour les Petites histoires vecues_SchmidtColor

L’autre soir, j’ai passé de longues heures dans mon lit à me retourner sans trouver le sommeil. Si je tenais le zouave qui fait marcher des millions d’insomniaques en leur promettant un roupillon requinquant s’ils comptent les moutons. Moi ça m’a tracassée quand j’ai perdu le fil de mon troupeau entre la 151e et la 398e bête. Du coup j’étais réveillée comme un nid de souris. Pourtant, le marchand de sable ne m’avait pas oubliée. Il avait même eu la main lourde. Quand je me suis enfin endormie, je me suis réveillée un peu plus tard, dans un sursaut, trempée de sueur. Foutue nuit. Il faisait un noir d’encre et seulement dix-sept minutes s’étaient écoulées.

Maintenant je sais ce qui me tourmentait. C’est Schmidt. Schmidt elle est née dans l’est de la France et pour tout vous dire, je me demande comment les cigognes ont bien pu l’apporter. Elle est si grande. Ses jambes devaient dépasser du baluchon, c’est sûr. Je le sais parce que maintenant elle a trente ans et quand elle fait un pas, nous on en fait trois. Et puis Schmidt, c’est comme Minh avec son carré plongeant, c’est la seule fille qui peut ajouter dix centimètres de talons à son mètre quatre-vingt-deux sans ressembler à une grue. Et le comble, c’est qu’elles sont trois sœurs. Et Schmidt, c’est la plus petite des trois.

Quand elle arrive à l’agence le matin, elle prend une vitamine C effervescente et un yaourt, vous savez ces gros yaourts épais pleins de myrtilles. Puis elle se met à travailler. Schmidt est DA. Ça se prononce déha. DA ça veut dire que toute la journée elle dessine sur un grand grand ordinateur avec une pomme en écoutant Nova.

On ne l’entend pas beaucoup. Chut, elle est en train de relooker un lave-vaisselle. Il y a un problème de pers. Ça se prononce perse. Comprendre perspective. Et puis la couleur ne va pas, il y a trop de jaune dans le rouge de cet aplat pour ce que soit un framboise écrasée.

De temps en temps, elle allonge le cou et lève les yeux au-dessus de son écran comme un suricate. Parfois elle rit. Quand elle rit elle ne fait pas de bruit mais ses yeux bleu marine se mettent à briller et ses épaules à remuer.

Le soir, sa petite veste de surplus militaire sur le dos, elle retraverse tout Paris pour rentrer dans son quartier, le long du canal Saint-Martin, aller à son cours de Pilates, boire du vin avec ses copains rue des Vinaigriers.

Aujourd’hui Schmidt m’a dit d’arrêter de me mettre en plein cagnard comme ça. Il faut dire que j’aime bien faire le lézard entre midi et deux sur la terrasse de l’agence devant mon petit frichti. Quand on ferme les yeux on entend presque les grillons. Mais elle m’a dit que c’était mauvais pour la peau et puis que c’était pas recommandé d’exposer ses grains de beauté comme ça à la morsure du soleil. C’est comme ça qu’un jour, les cellules peuvent devenir folles. Je sais qu’elle a raison. Et puis elle a tiré une grande bouffée d’oxygène sur sa Vogue menthol. Schmidt elle a toujours été psychologue.

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