apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : mars, 2015

Du décalage

Vendredi soir, des amis fiancés nous racontèrent cette histoire qui mérite à mon humble avis, mais vous le jugerez vous-même, d’entrer au panthéon des sujets de psychologie de la préparation au mariage.

Ayant cheminé dans son esprit, Hadrien signifia un jour à sa douce qu’il se sentait prêt. Nine, qui n’avait pas encore envisagé la question, lui fit comprendre qu’elle ne l’était pas. Il mis donc de côté cette idée et attendit pour lui faire sa demande.

Quelques temps plus tard, l’envie de faire le grand saut avait mûri en elle et elle voulut le lui faire comprendre.

En vacances à la Sainte Baume en Provence, le lieu, magnifique, était propice et elle proposa : il y a un restaurant gastronomique ; si nous y allions pour le dîner ? Et puis nous pourrions prendre des petites bulles. Hadrien approuva et ils se mirent en route. Lorsqu’ils arrivèrent, le restaurant était fermé. Quelle déconvenue. Ils se contentèrent d’une pizza. Pour un dîner romantique, celui-là ne remplissait pas toutes leurs espérances.

Le lendemain, Nine insista : le restaurant gastronomique doit être ouvert aujourd’hui, si nous allions y déjeuner ? Et puis nous pourrions prendre des petites bulles.

Par chance, le restaurant était bien ouvert. Ils y entrèrent et le maître d’hôtel les installa à une table.

Alors, Hadrien demanda à Nine : tu voulais qu’on prenne des bulles ? Il se tourna alors vers le maître d’hôtel : monsieur, nous allons prendre une San Pellegrino s’il-vous-plaît.

Moineau

Des boucles cuivrées encadrent son visage et rebondissent comme des ressorts souples. Dans sa bouche tout sourire, ses quenottes brillent comme des petits cailloux blancs. Sa peau claire, douce comme une pêche, parsemée de taches de rousseur, est colorée par les embruns.

Son doudou à la main, Moineau sautille sur ses jambes graciles. On dirait un piaf au printemps. C’est fou l’énergie déployée par ce petit être. Ses parents l’ont emmenée en balade, cela suffit à la rendre heureuse. Excitée par la sortie et le mouvement de la mer et le vent qui souffle sur la digue, elle s’approche des groupes qui se promènent, comme si elle voulait leur parler.

Elle regarde les passants droit dans les yeux, avec l’intensité de sa candeur. Son éclat réveille les adultes qui passent d’abord sans lui prêter attention, puis se surprennent à se trouver maussades, un peu gris même. Sommes-nous assez fous pour passer avec indifférence devant ce trésor ?

Ses parents l’appellent : « Prunelle ! » Eux au moins, dès le premier jour, cela leur a sauté aux yeux.

Le livre du mois

Dehors, les bourrasques font tournoyer les feuilles mortes, les soulèvent dans les airs puis les précipitent sur le goudron des trottoirs. Elles abattent la pluie sur les fenêtres de ma chambre, écrasant les gouttes qui coulent en serpentins le long des carreaux.

Allongée sur le ventre, les pieds au chaud dans mes chaussettes de lit, je remonte avec délices ma couette jusqu’à mes épaules et tourne la page de mon livre du mois. Il est quatre heures de l’après-midi et je n’ai pas quitté mon pyjama en tartan. Je l’ai encore aujourd’hui mais il me tombe sur les pieds tellement l’élastique est mort. Parfois le week-end, maman tolérait que l’on reste en pyjama, ce petit laisser-aller étant sans doute compensé par les bienfaits de la lecture.

Absorbée par la saga des Jalna, l’histoire d’une famille de l’aristocratie rurale du grand nord canadien – les Whiteoaks – en un siècle, seize romans, quatre tomes et quatre mille cinq cents pages, je tourne les pages, termine les chapitres, les parties. Au fur et à mesure de la journée, je vois le côté gauche s’épaissir et le droit s’amincir. Lorsque j’arrive à peu près au milieu du livre, celui-ci tient ouvert tout seul sur l’oreiller avec le poids du papier. Attention à ne pas plier la tranche. Dans ma tête, l’histoire se déroule, le temps passe, Adeline, Renny, Finch vieillissent, les générations se succèdent, l’héritage du manoir familial se transmet.

On a du mal à refermer un Mazo de la Roche. Mon dos est endolori par l’inactivité. Je me retourne et m’installe sur le dos, les bras levés. Avec Arthur, on attendait le livre du mois avec impatience et parfois le 2, il était déjà terminé ; alors, que le temps était long jusqu’au suivant !

Maman sort du four une tarte Tatin brûlante, comme elle sait si bien les faire, avec les pommes imbibées de caramel. Vous venez goûter ? Ça vaudrait le coup de se lever. Nos assiettes sont déjà servies et maman verse un nuage de lait dans son thé russe.

Assise sur le canapé, ma petite assiette posée sur mes genoux repliés, en mon for intérieur, je remercie maman de n’avoir jamais permis à la télévision d’entrer à la maison et d’avoir rempli les rayonnages de ma bibliothèque de pépites d’écriture.

%d blogueurs aiment cette page :