apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : septembre, 2012

Standing

La relève arrive à 14h. Quand ce n’est pas 14h15 ou 14h30. Dans un crissement de pneus, elle gare sa poubelle sur le bateau, devant l’agence. La portière s’ouvre alors sur deux larges chevilles chaussées de sabots de bois.

Elle pousse le tourniquet de verre du 36 bis. Ce lundi, elle a jeté son dévolu sur une robe léopard et un sac à franges. Un chewing-gum coincé entre deux molaires, elle prend son poste. Elle va passer l’après-midi à observer les allées et venues, spectatrice de vies bien remplies.

Plusieurs fois dans l’après-midi, elle sort fumer sa sèche. Entre deux bouffées, elle bavarde avec le mécano du garage Peugeot. Une fumée jaune et épaisse s’échappe de sa Gitane maïs, les volutes enveloppant son visage olivâtre et ses ongles au vernis écaillé.

En fin de journée, un groupe de jeunes filles quitte l’agence en plaisantant : le banc de morues est de sortie. De sa voix d’outre-tombe, elle rétorque, goguenarde : tant qu’y-a pas l’odeur…

Au 36 bis, l’accueil des clients est des plus hauts standings.

Profession comptable

Le jour se lève sur le quartier d’affaires de la Défense. De la fenêtre de mon studio, j’observe le jeu des rayons du soleil matinal sur les arêtes des tours. Emmitouflée dans un plaid, un ristretto brûlant dans les mains, je savoure les quelques minutes de tranquillité qu’il me reste, imaginant le réveil de la fourmilière.

Grande Arche, tout le monde descend. Le flot des voyageurs se déverse sur le quai et investit en quelques secondes l’escalator. Les tailleurs-jupes côtoient les costumes-cravates dans un ballet de cadres dynamiques et moins dynamiques. Les uns s’accordent une cigarette, les autres closent déjà une conversation téléphonique décisive ; en quelques minutes, tous pénètrent dans le ventre des colosses de verre et d’acier.

Parmi eux, Christiane, jupe sous le genou et collants de contention, mise en plis impeccable, tente de suivre le rythme de son pas court. Droite comme un i, elle attend patiemment que les portes de l’ascenseur s’ouvrent à son étage puis se dirige vers son bureau, au bout du couloir, troisième porte à gauche après la machine à café.

Elle pousse la porte, pose son sac sur la console, se débarrasse de son écharpe, replace une mèche indisciplinée, balaye un grain de poussière imaginaire sur le col de son manteau en tweed lie de vin. Puis seulement, elle lève les yeux vers ses collègues et, se frottant les mains, prononce avec éloquence un il fait froid aujourd’hui des plus sagaces.

Christiane est comptable. Toute la journée, elle se terre au fond du couloir, n’en sortant pas même pour le déjeuner, repas qu’elle a pris soin d’apporter dans une boîte Tupperware. Lorsque l’on frappe à sa porte, protégée derrière sa rangée de classeurs, elle lève à peine les yeux, une paire de verres progressifs – retenus par une chaînette dorée – sur le bout de son nez aquilin.

Imperturbable, elle tape à toute vitesse sur son pavé numérique. Ses semelles de crêpe grincent sur le petit marchepied prévu pour favoriser la circulation sanguine. L’on se présente, la boule au ventre, l’espoir suspendu à son verdict sur le règlement d’une facture urgente et tout de même une immense empathie et la folle envie de lui présenter ses condoléances.

D’un geste brusque et sonore, elle appose le tampon salvateur sur le document, essuie entre le pouce et l’index l’écume qui s’accumule à la commissure de ses lèvres et brandit la facture en faisant signe de ne pas la déranger plus longtemps.

Quelques jours plus tard, l’on apprenait, par un bruit de couloir, qu’à ses heures perdues, Christiane était championne de twirling baton.

Tofu

Depuis la nuit des temps, une religion convertit en masse de nouveaux adeptes. En fonction des courants et des époques, les préceptes diffèrent, préceptes pour le moins singuliers.

Certains fidèles se nourrissent exclusivement de protéines. Attablés devant des blancs de poulet nature – comme si c’était le petit Jésus en culotte de velours – ils s’emploient à dépeupler la planète de ses volatiles. De temps en temps, ils s’autorisent un écart. Ils s’en repentiront des jours durant.

D’autres vénèrent Saint Bio et ses reliques : graines germées, jus d’herbe, céréales empruntées à l’époque moyenâgeuse. Plus leurs offrandes sont importantes, plus ils sont satisfaits. Ils n’emporteront de toute façon pas leurs deniers au Paradis.

D’autres encore jeûnent, pensant ainsi bouter les toxines, sataniques impuretés, hors de leur corps.

Certaines brebis égarées ont déjà affirmé avoir eu des apparitions de perfusions de lipides. Pensées ô combien blasphématoires. Ils se consolent alors en avalant des litres de boisson gazeuse à l’aspartame.

Cette religion, dont le gourou – un certain Tofu – est ma foi revêche, aspire à redonner à ses fidèles le goût des choses simples, le goût du Nutella. Mais ça, c’est seulement à Noël.

Le mûrier

Baudouin Marechal pour Les Petites histoires vecues_Le mûrier

Sur le chemin du déversoir, les cousins ont remarqué un mûrier sauvage. Empêtré dans ses ronces et paré de toiles d’araignées dont les entrelacs luisent sous la chaleur d’août, il tend ses fruits savoureux aux enfants qui rentrent de la baignade. D’un noir bleuâtre, les baies globuleuses sont impeccablement alignées sur leur tige pour former des épis ronds et brillants. Quel goûter exquis.

À la cime de l’arbuste, Chouchou, à l’âge où l’on est édenté et entêté, a justement posé les yeux sur une mûre charnue et gorgée de soleil. Hors de portée des enfants et des renards, elle a eu tout le temps de parfaire son mûrissement. Chouchou s’approche, avance un pied, tend le cou, déplie un bras. Las, le fruit est inaccessible. Têtue, elle persiste.

Le fruit n’est plus qu’à quelques centimètres quand patatras, Chouchou – en maillot de bain – glisse dans un cri, le buisson épineux lui rappelant à la mémoire son péché de gourmandise.

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