apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : mars, 2013

Cour d’Assises

Baudouin Marechal pour les Petites histoires vecues Cour d'assises

Quand j’étais petite, je voulais être juge d’instruction. À la maison, nous n’avions pas de télévision, alors je passais le plus clair de mon temps à plat ventre en travers de mon lit bateau, mon nounours Réglisse-Menthe – un panda – installé à côté de moi entre les bois et l’oreiller, à dévorer tout Agatha Christie et le Club des Cinq.

Comme Poirot, je voulais mener des enquêtes, examiner une poussière à la loupe, un ongle au microscope, toucher la peau froide et cireuse d’un noyé, sentir l’odeur de fer qui émane du sang d’une plaie par balle béante, éplucher l’agenda d’un suspect, passer au crible la rubrique nécrologique, exhumer à la nuit tombée un cercueil d’un caveau envahi par la mousse le long du boulevard Ménilmontant.

J’avais même appris dans mes lectures que l’on peut déterminer l’heure de la mort d’une victime en étudiant les larves des mouches-charognards trouvées sur un macchabée en putréfaction. Et puis il y a l’autopsie. Cette charcutaille qui fait exploser la vérité comme on lit dans le marc de café. Dissection des viscères, scalp de la boîte crânienne à la scie circulaire, incision du thorax, prélèvement des organes pour les contraindre à livrer leurs secrets.

Je me lançais alors à la poursuite de crapules aux patronymes ubuesques connus comme ceux des meneuses de revues des cabarets feutrés de Montmartre. Hector Sapajou le détrousseur d’aveugles, opiomane sous Subutex, et Hippolyte Aigrefin le dévoreur d’enfants, schizophrène protéiforme, faisaient les choux gras de la chronique judiciaire.

Alors un jour, maman m’a emmenée au Palais.

En sortant du métro, nous nous attardâmes quai de la Mégisserie, entre le Pont Neuf et le Pont au Change, observant les éventaires des fleuristes et des grainetiers. Puis nous bifurquâmes et traversâmes la Seine pour monter les marches du 4 boulevard du Palais.

Quelques minutes et longs couloirs plus tard, assises entre un élève avocat venu observer la rhétorique de la plaidoirie et un passionné d’enquêtes criminelles, nous assistâmes à une audience publique. Ce que nous allions voir au palmarès des mis en examen allait être terriblement décevant.

Point d’empoisonnement à la strychnine ou de meurtre brillant façon Dix petits nègres. Point d’intoxication barbiturique ni de strangulation façon Le train bleu.

Juste un triple meurtre par dix-neuf coups de couteau.

Pour quelques centimètres de plus

Il y a les aiguilles, les compensés, les plateformes, à bout rond, ouvert ou pointu… Juchées sur de mignons talons, nous les filles, l’on se plaît à jouer les dames et à se grandir. Une fois perchées à quelques centimètres au-dessus du sol, l’on se sent l’allure d’une girafe. Il faut dire que dans le métro, cela permet aussi de respirer autre chose que du CO².

Malgré l’étiquette d’instrument de torture qu’on lui colle, ce n’est pas si terrible un talon. C’est juste un petit carré d’un demi centimètre qui supporte l’ensemble du poids. Et n’en déplaise à ses détracteurs, l’on peut faire plein de choses avec. Voyez vous-même : on connaissait le 110 mètres haies, il existe maintenant le 4 x 60 mètres stilettos. De vrais chaussons ces talons. Et si fonctionnels. Presque de quoi détrôner les runnings.

Je vous sens dubitatifs. J’en conviens, l’on n’a pas toujours la majesté d’une girafe. Une grille de métro, une cheville qui plie et c’est le maintien de l’éléphanteau et la grâce d’Anastasie qui réapparaissent. Un rapide coup d’œil derrière – tiens cette vitrine est sympa ouf, personne n’a vu.

Admettons, on a plus souvent des allures de potiches que de mannequins slaves. Mais mince alors, ce n’est pas quand on aura des varices plein les jambes qu’il faudra en profiter. Zut, on ne va pas passer notre jeunesse en Geox.

Les mots

Derrière les grilles du 12 rue Cassette, dans un immeuble discret en fond de cour, les cerveaux phosphorent et les mains noircissent des kilomètres de papier. Maniant la langue cinquante heures par semaine, c’est une gymnastique bien particulière que nous avons pratiquée pendant cinq ans. Sautant de l’anglais à l’espagnol puis à l’italien, l’allemand ou encore l’arabe, vers une langue étrangère ou vers sa langue maternelle, pour en assimiler les moindres subtilités grammaticales et culturelles, soigner sa prononciation ; nous les avons malaxées, maîtrisées, parfois malmenées, au point qu’elles nous obsèdent jusque dans nos rêves la nuit.

Chaque tournure de phrase est finement ciselée, chaque mot délicatement posé à sa place pour épouser la pensée du texte de départ, pour être fidèle à la documentation technique de l’architecture du viaduc de Millau, à l’explication du processus de vinification, au rapport des mouvements boursiers, à l’analyse géopolitique du conflit Hamas-Fatah, aux arcanes des institutions européennes et leur statut juridique.

Face à un génie qui vient de passer la nuit à interpréter en direct l’investiture de Barack Obama, c’est les mains moites que l’on vient au tableau interpréter tant bien que mal une intervention sur le caryotype des cellules reproductrices. Ce soir je me couche tôt. C’est les jambes flageolantes que l’on prend conscience du chemin qu’il reste à parcourir lorsque l’on vient au tableau interpréter un article sur la crise des subprimes aux Etats-Unis. Demain matin je prends un vrai petit-déjeuner.

Derrière les grilles du 12 rue Cassette, l’on réapprend aussi le français. Car à 18 ans, l’on a beau avoir son Bac, cela ne garantit pas systématiquement que l’on sache parler français. Et l’on  redécouvre les mots.

Il y a les mélodieux. Un mirliflor fleurant l’ilang-ilang offrit un crocus à sa dulcinée.

Il y a les mignons. Un séraphin volette à l’entour d’un chérubin sans quenottes.

Il y a les pas sérieux. Un margoulin folâtre fomenta une truculente échauffourée.

Il y a les graphiques. Un macchabée wisigoth sphacèle dans son sarcophage.

Il y a les onomatopées. Un abracadabrant hurluberlu fait un ramdam tintamarresque.

Il y a les sales. Un pestiféré cacochyme atteint de gangrène perd squames et croûtes.

Ces mots ne sont-ils pas merveilleux ?

Cinq ans de vie commune avec l’anglais direct de Geoffrey Chaucer, l’espagnol chaleureux de Carlos Ruiz Zafón et l’italien éthéré de Dante Alighieri pour me rendre compte que la langue que j’aimais le plus au monde était le français.

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