apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : février, 2013

Minh

Gratte, gratte, gratte. On l’entend de loin, parce qu’elle se gratte tout le temps et ça fait un bruit de parchemin. Mais c’est pas de sa faute, elle a la peau atopique. C’est un peu comme une peau de crocodile toute sèche. Mais l’avantage, c’est qu’elle, elle n’a jamais de boutons. Ça j’aimerais bien moi aussi.

Avant de la rencontrer, je n’avais jamais vu des yeux si bridés. Parfois je me demande même si elle arrive à voir le ciel. D’ailleurs quand elle est étonnée, elle essaye de les écarquiller. Alors ils deviennent tout ronds et ça fait tout bizarre. Mais elle ne peut pas rester longtemps comme ça. Et sur ses yeux, elle fait un gros trait noir, puis un gros trait brun.

Elle marche très fort aussi. Ça c’est quand elle est pressée. Elle est souvent pressée.

Avant de la rencontrer, je n’avais jamais vu non plus une asiatique avec des taches de rousseur. Je me demande comment ça peut bien arriver.

Et puis Minh, c’est la seule fille qui peut se faire un carré plongeant qui reste plongeant même après le shampoing. Ça marche parce qu’elle a des cheveux bien disciplinés qui se tiennent droits comme des i. Des cheveux si raides. Et noirs comme du jais.

Le plat préféré de Minh c’est le couscous. Vous ne trouvez pas ça bizarre vous pour une…

Il ne faut pas dire à Minh qu’elle est chinoise. Parce qu’elle est cambodgienne. Et on ne mélange pas les chinoises et les cambodgiennes.

Où le principe de subsidiarité a du bon

Au cours de l’un de ces déjeuners familiaux où l’on profite des agapes dominicales – le jeûne du Carême ne s’observant pas le dimanche – Isabeau, aînée de son état, voyant son frère cadet Augustin en difficultés avec le plateau de fromage, prend son couteau et s’applique à le servir.

Apé, à qui le grand âge confère expérience et sagesse, intervient alors pour expliquer à sa petite fille qu’il faut laisser faire les plus jeunes, quand bien même ce ne serait pas parfait.

Et Apé d’expliquer : héritage du droit canonique, il s’agit là du principe de subsidiarité qui énonce qu’il s’agit d’une erreur morale et de charité que de laisser faire par un niveau social trop élevé ce qui peut être fait par le niveau social le plus bas car on le priverait alors de tout ce qu’il peut faire.

Et Mutti de rétorquer à l’adresse de son mari : Apé, lui, l’a bien compris le principe de subsidiarité.

Histoire de glands

Sur un banc du jardin du Luxembourg, trois glands plantés en rang d’oignons ont survécu aux tempêtes successives qui ont frappé le pays. Elle est loin l’époque où leur chêne était plus vert. Déracinés, ils sont secs dans leur coque et leur peau est bien dure.

Les jeunes pousses sont tièdes elles, en demi-teinte. Question de génération. Elles ne mesurent pas la chance qu’elles ont de profiter de ce vent nouveau et léger. Et si au contraire, les jeunes pousses promettaient une belle récolte ?

Aloys s’approche. Pour ses cinq ans, Bon Papa lui a construit une jolie maquette de voilier en bois. Il la pose sur le banc, ses yeux fureteurs ont aperçu les trois glands. De ses doigts dodus, le petit garçon les saisit, court de toute l’amplitude que ses gambettes et ses petits poumons lui permettent et les jette à l’eau. Sous le regard végétatif des carpes engraissées par les restes de goûters, lestés par leur sclérose, les trois glands coulent au fond du bassin.

Turf

Dans les tribunes de l’hippodrome de Longchamp, les dames chapeautées rivalisent d’élégance et d’audace, arborant de vertigineuses coiffes. Dans la douceur d’octobre, nombreux sont ceux qui se sont donné rendez-vous pour le prestigieux et emblématique Prix de l’Arc de Triomphe. Parieurs invétérés et amateurs attendent fébrilement l’ouverture des portes de la boîte de départ où cracks et outsiders piaffent déjà. En un quart de seconde, le départ est donné et le grondement sourd des sabots s’élève au-dessus de la pelouse tandis qu’à la corde, les meilleures places se disputent au nez près.

En face, ce ne sont plus des casaques colorées mais des maillots jaunes et à pois qui paradent sur l’allée de la Reine Marguerite. Si sa réputation est mesurée à l’aune du peloton qui foule son goudron, celle-ci n’a de royal plus que le nom. Investie par l’échappée du Tour de France, elle n’est que faciès concentrés, muscles saillants, combinaisons seconde peau et casques profilés. Tout grain de sable qui porterait atteinte à l’aérodynamisme est écarté, toute incommodité qui impliquerait le plus infime retard a sa solution embarquée : on crache, on se mouche entre ses doigts.

Tiens, c’est l’équipe Cochonou !

%d blogueurs aiment cette page :