apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : février, 2016

CARNET DE VOYAGE II

AU PAYS DES KHMERS

IV

L’atelier

 

Nous nous sommes liés d’amitié avec Monsieur tuk tuk et celui-ci, plus qu’un chauffeur, est devenu un guide.

Un jour, il nous proposa d’aller voir une ferme d’élevage de vers à soie. À bord de son tuk tuk, nous nous enfonçons dans la campagne, là où la circulation se fait plus rare. Après trois quarts d’heure de route, il s’engage sur un chemin, ralentit puis coupe le moteur.

Nous pénétrons dans la ferme, accolée à un champ de mûriers. Des femmes assises à même le sol trient des tas de feuilles dans de grands paniers ronds et plats. En nous approchant, nous distinguons dans ces feuilles des milliers de vers en plein repas. En fait, ce sont eux qu’elles trient. Il y en a de plus ou moins gros, selon leur nombre de semaines de vie.

Lorsque les vers ont atteint l’âge requis, les femmes les disposent dans d’autres paniers ronds et plats, dans lesquels des arceaux leur donnent une prise pour s’accrocher. Là, ils commencent leur cocon en s’entourant du fil qu’ils fabriquent avec leur salive. Lorsque les cocons sont bien gros, et avant que les vers ne se transforment en papillons – car alors, ils perceraient leur cocon pour s’envoler, cassant ainsi le précieux fil – ils sont exposés au soleil et livrés à une mort par dessèchement.

Nous entrons dans l’atelier, pièce la plus fascinante de la ferme. Le bruit des navettes tapant chaque extrémité des métiers en bois emplit l’endroit. Assises derrière les machines, les femmes tissent la soie. Pas moins de cent cocons sont nécessaires à l’obtention d’un fil de la bonne épaisseur et les tisserandes en tirent cent mètres de soie sauvage – plus chaude – pour trois cents mètres de soie fine – plus qualitative. Ensuite, le fil, naturellement jaune, est blanchi au bicarbonate pour être teinté. Le tissage peut commencer. C’est alors que nous fîmes une découverte stupéfiante. Alors que nous pensions que pour dessiner un motif sur un tissu il fallait par exemple un fil vert, un fil rouge et un fil bleu, nous apprenons que les motifs sont dessinés sur le fil lors de la teinture et qu’un même fil est vert, puis rouge, puis bleu, le motif prenant forme au fur et à mesure du tissage. Quel travail. Et gare à celle qui mélange ses bobines.

La jolie étole que nous leur achetons en partant a demandé quatre jours de travail à l’une de ces femmes.

 

À suivre.

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CARNET DE VOYAGE II

AU PAYS DES KHMERS

III

 Sourires d’enfants

 

Ils courent pieds nus sur les gravillons à côté du tuk tuk, comme s’ils allaient pouvoir nous accompagner. Ils sourient, agitent la main, nous crient hello.

Il y a ceux qui vont à l’école, juchés à deux ou trois sur des vélos plus grands qu’eux, vêtus d’un uniforme – une jupe ou un pantalon bleu marine et une chemise blanche immaculée qui semble ne jamais accrocher la poussière rouge qui vole. Un sac à dos et une lunch box métallique en bandoulière, ils empruntent la grand route qui traverse le pays, aux côtés des poids lourds et des chars à bœufs.

Il y a aussi les petits garçons qui pêchent, avec un fil accroché à l’extrémité d’un bambou. Torses nus, fins et souples comme des roseaux, ils attrapent des petits coquillages qui ressemblent à des bigorneaux et que les femmes vendent dans la rue, cuits dans une espèce de sauce tomate, étalés au soleil sur de grands plateaux ronds.

Ils vendent des couronnes de fleurs de jasmin par la fenêtre des automobiles aux feux rouges, ou courent sur les chemins pour faire décoller leur cerf-volant, émerveillés lorsque le losange de plastique s’élève dans le ciel bleu, suivi de sa longue queue.

La petite Tria s’occupe de sa jeune sœur, elle a les cheveux en épouvantail ; ce sont les journées au grand air. Elle nous vend des cartes postales. Nous en prenons dix. Quelle moue irrésistible. Va pour vingt. Voilà qui nous fera faire un peu de correspondance.

Sur un trottoir de Phnom Penh, celui-là prend sa douche. Accroupie, sa maman le frotte énergiquement d’une main, alors que de l’autre, elle renverse une bouteille d’eau sur son fils.

Sur la rive du fleuve, un petit bonhomme sort de sa besace de fines flûtes en bois, glissées dans des étuis de feuilles de palmiers tissées. Il souffle dedans. Un joli son s’en échappe. Ses grands yeux sont noirs, ses cheveux en bataille, son nombril ressort de son ventre rebondi. Petit père.

Et il y a ces trois enfants, dont les parents travaillent dans les marais salants. Ils n’ont d’autre choix que de les emmener avec eux. Pour deux dollars la journée, ils remplissent des sacs de cinquante kilos de sel ; les deux ainés font passer le temps avec leurs vélos, la dernière observe ses parents, assise sur un monticule de sel. Ils se laissent prendre en photo. Lorsque je leur montre l’image, leurs visages s’éclairent de la surprise de se voir.

À chaque fois, c’est un déchirement de les quitter, de voir ces sourires gratuits s’éteindre au loin.

 

À suivre.

CARNET DE VOYAGE II

AU PAYS DES KHMERS

II

Angkor

 

Au Bayon, le soleil levant éclaire l’un après l’autre les deux cent seize visages de Jayavarman VII sculptés dans la pierre. Nous crapahutons pour arriver au troisième étage. L’on se sent des miniatures. Où que l’on se place, le souverain nous couve de son regard bienveillant comme il veille sur ses sujets.

À quatre kilomètres de là, sur le grès d’Angkor Wat, prélevé sur la montagne sacrée de Phnom Kulen par six mille éléphants, dans les galeries finement sculptées, les asuras et les devas, démons et dieux, coiffés de cimiers, fouettent la mer de lait afin d’en extraire l’élixir d’immortalité. Nous sommes à la création de l’univers.

À huit kilomètres, à Ta Prohm, le spectacle qui se déroule devant nos yeux n’a pas dû changer depuis les premiers explorateurs. La jungle a envahi le temple. Les racines tentaculaires des fromagers se sont immiscées entre les pierres, les enserrant dans une étreinte harmonieuse mais mortelle. Les lichens marbrent les apsaras des bas-reliefs. Par endroits, des rais de lumière percent à travers les frondaisons des arbres plusieurs fois centenaires. Au-dessus de nos têtes, des oiseaux, qu’on ne voit pas, poussent leurs cris stridents. C’est comme si les bandar-logs de Rudyard Kipling nous observaient du haut des tours ou cachés dans les couloirs étroits.

 

À suivre.

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