apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : février, 2014

Le Plomb du Cantal

La neige a enseveli les toits de lauzes festonnés de stalactites et les ruelles pentues du village de Murat, enfouissant l’ancienne cité médiévale, appuyée sur son rocher, dans un silence de coton.

Il gèle à pierre fendre. Dans le chœur de Notre-Dame-des-Oliviers, la Vierge noire frissonne ; sous la halle, les Auvergnats lève-tôt viennent aux nouvelles devant les étals de cantal. Le salers reviendra en mai, lorsque l’herbe fraîche aura repoussé sur les versants du Massif central.

Deux Petits Gris se hâtent vers le prieuré pour l’office de tierce ; l’épais tapis blanc étouffe leurs pas. Il règne une douce quiétude. En bas.

Là-haut, à 1855 mètres, le vent s’est levé. Les rafales déplacent des nuages de cristaux de glace acérés comme des lames de rasoir, formant des congères à la vitesse de l’éclair et piégeant un groupe de skieurs au bord de la crête.

Les soubresauts du Plomb du Cantal châtient les hommes qui, attirés par l’or blanc, plantèrent des pieux d’acier dans ses flancs pour dévaler ses pentes, sous-estimant le réveil d’un monstre dont l’éruption débuta il y a treize millions d’années.

Il fait meilleur vivre dans la vallée, au chaud devant un dé à coudre de gentiane jaunâtre et capiteuse à réveiller un mort.

Le salut du Général

Par un matin de juillet en pays d’Ouche, dans le clocher de l’église Saint-Georges, le marteau s’abat pesamment sur l’airain. Le vent a poussé les nuages devant le pâle soleil et le crachin s’est mis à tomber. Une procession de parapluies sombres s’attarde à la sortie des funérailles.

Le cercueil apparaît ; à sa suite, le Général de G., amaigri dans son uniforme. Ma vue se brouille. Mes yeux emplis de larmes fuient des regards voilés par la douleur.

Entre ces quatre planches d’une trivialité insoutenable, il y a tout. Absolument tout, réduit en poussière. Plus d’un demi-siècle de vie partagée, des noces de diamant, quatre enfants, huit petits-enfants, des épreuves et des joies par centaines.

Mon immaturité – certainement – fait grandir en moi un sentiment de révolte. Comment se résigner à accepter l’inacceptable ? Quelques secondes plus tard, je me fustigeai de ma faiblesse à la vue du Général, si droit et si digne.

Avant que la portière du corbillard ne se referme, les yeux fixés sur cette boîte portée par quatre croque-morts en costumes résolument morbides, le Général, au garde-à-vous, disant Adieu à sa femme, salua.

Plusieurs années après avoir quitté l’armée, ce fut sans doute le plus beau salut de sa carrière.

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