apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : mai, 2012

Jersey

Jersey l’anglo-normande, Jersey l’insulaire, Jersey l’hostile. Après huit heures d’une navigation harassante, elle montre enfin son visage. Sous un rideau de pluie dont chaque goutte glaciale transperce la peau un peu plus, ses côtes sombres se découpent. La houle incessante a eu raison d’une bonne partie de l’équipage dont les yeux, hagards, semblent résignés. Chaque vague est une épreuve, chaque virement de bord dresse un mur d’eau devant Polo, courageux voilier devenu serpent de mer, vaillante coquille de noix cabrée tel un cheval fou. Les estomacs sont assaillis de spasmes, les gencives rongées par l’acidité, les membres tétanisés de crispation, les visages ruisselants du grain qui s’abat inexorablement. La gravité a eu raison du baromètre, échoué sur le plancher de l’habitacle où l’humidité perle. Le battant de la cloche de bord sonne de lui-même, sinistre glas.

Les pieds hésitants foulent la dépendance de la couronne britannique, terre balayée par les vents. Alors que les coques des bateaux heurtent sans discontinuer les pare-battages, les corps éprouvés chancellent, écrasés par le ballet des grues qui jalonnent le port de Saint-Hélier. Du haut de son piton rocheux, le château Elizabeth dresse ses créneaux menaçants, comme le roi d’Angleterre, duc de Normandie, brandissant son sceptre.

Le marin le plus aguerri cherche alors le réconfort dans les bras de sa blonde, une chaleureuse écossaise. À moins qu’il ne lui préfère la force de caractère et la rondeur de sa brune irlandaise. Ou peut-être finira-t-il par succomber au teint laiteux et à la tendresse de la blanche galloise.

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Mamie

Le temps a figé sur son visage les sourires et la bonté. Ses yeux clairs ont vu les deux guerres, les chocs pétroliers, la découverte de la structure de l’ADN, le succès d’Audrey Hepburn, l’essor du mouvement hippie, le scandale du Watergate, la chute du communisme, la catastrophe de Tchernobyl, le protocole de Kyoto, l’arrivée d’Internet.

Pas une mèche ne dépasse de ses cheveux blancs comme neige remontés en un gros chignon vaporeux. Rouge à lèvres carmin, ongles vermillon, ses doigts fins portent les cadeaux de Daddy et l’histoire de ses ancêtres. Bien loin des odeurs de naphtaline et d’huile rance des vieux chiants, l’on se plaît à se laisser choyer et à traîner dans ses jupes des heures durant, savourant les privilèges des arrières. Comme lorsque Mamie nous donne la plus grosse part. Ou la dernière, celle sur laquelle tout le monde lorgne.

Manières raffinées, le verbe non moins leste, elle raconte. Du bout des doigts, elle joue avec les trois miettes restées sur la nappe, évoquant sa dernière aventure, ponctuant son récit de détails piquants, tantôt écarquillant les yeux, tantôt fronçant les sourcils.

Je crois sentir l’odeur qu’elle dépose dans son sillage et comme la madeleine de Proust, j’entends le bruit de ses talons sur le parquet qui craque. Du couloir, elle débouche dans la salle à manger, un plat de tournedos fumants dans les mains.

Boulevard du Montparnasse, un rai de lumière filtre à travers les voilages du sixième étage. Son rire résonne encore.

26

Foucauld blottit sa tête dans mon cou. Bouille d’ange aux joues bien remplies et cheveux souples. Je profite de cet instant. L’abandon de ce petit être dépendant des adultes est captivant. Ses oreilles sont bien ourlées, ses grands yeux bleus roulent comme des billes, observant le monde qui l’entoure. Dans cette église bondée, il pose son regard tout doux sur mes voisins de derrière, attendris. Son petit bloomer laisse dépasser des mollets potelés qui gigotent.

Amusée, et non moins fière, à l’idée que mes voisins puissent penser que je suis à l’origine de ce petit rôti -qui commence à peser son poids- je ne démens pas.

A la sortie, je m’en confie à Constance, onze ans. Avec son petit air nonchalant qu’on lui connaît bien -celle-ci n’a pas volé son prénom-, le sourcil relevé et la moue désabusée, elle rit de mes enfantillages. Pour ça, il faudrait déjà que tu te maries.

Amok

Lorsque l’on pousse la porte de cette gargote rue Mazarine, l’on pénètre dans un fabuleux cabinet de curiosités. Les bibelots chinés ça et là envahissent l’espace pour créer une atmosphère paisible et feutrée. Les tissus chamarrés brodés de fil d’or et les vases de verre coloré s’harmonisent en un joyeux capharnaüm où les bouddhas au visage impassible observent le va-et-vient des hôtes, écoutent le chuchotement des conversations. Loin du raffut de la ville et des klaxons des autobus, ces chinoiseries et autres kitscheries ont fait un long voyage dans la valise du chef, réfugié cambodgien des Khmers rouges. Dans ce décor chargé d’onirisme, la lueur vacillante des loupiotes révèle le faciès d’une statuette de bois sombre, la délicate expression d’une estampe.

Des effluves de citronnelle et de lait de coco parviennent aux narines tandis qu’un poisson blanc est servi sur une feuille de bananier. Vermicelles de riz, cacahuètes concassées, coriandre fraîche se plient au jeu des baguettes. Plus loin, c’est un entremet aux perles de lotus.

Un dernier coup d’œil avant de franchir le seuil et de retourner au vacarme de la vie. Dans cette retraite nichée entre le Musée de la Monnaie et les Beaux Arts, une voix s’élève. La patronne fredonne un air des années 50. Curieux mélange que le timbre de Piaf dans ce temple du zen.

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