apolline mariotte

Petites histoires vécues.

Mois : novembre, 2012

Le crâne et le coléoptère

Si l’on avait voulu réunir le monde en un lieu, l’on n’aurait pas mieux fait. Rive gauche, à quelques rues du musée Rodin, un hôtel particulier du début du XVIIIe siècle abrite quantité de collections d’animaux naturalisés, grands mammifères taxidermisés, insectes épinglés, spécimens sous-marins, trophées de chasse, oiseaux de toutes contrées, herbiers, fossiles, préparations microscopiques, plantes médicinales, un cortège de curiosités aux noms scientifiques alambiqués. Les murs tapissés de planches de leçons de chose feraient le bonheur des maîtres d’école : coupe transversale de coquelicots, modèles anatomiques, ostéologie, botanique.

À l’étage, la pièce du fond abrite un cabinet d’entomologie. Dans des tiroirs plats vitrés, des pensionnaires éclectiques, xylophages, nécrophores, saprophages et coprophages. Sur les rayonnages qui ceignent la pièce, des crânes, comme des vanités, surveillent, un rictus figé sur leurs mâchoires prognathes.

En parcourant les pièces en silence, je remarque qu’un hanneton manque à l’appel dans sa boîte. Intriguée, je regarde autour de moi, m’efforçant de comprendre la raison de son absence.

Un collectionneur octogénaire aux allures de savant fou examine à travers son binocle en écaille un éclaté de homard sous globe. Il s’agit probablement d’un universitaire, d’un voyageur ou bien d’un chasseur. L’espace d’un instant, j’imagine l’intrépide Adèle Blanc-Sec dans le Paris de la Belle Epoque. Elle pousse la porte et arpente les pièces en enfilade, faisant claquer ses bottines lacées sur le parquet et agitant sa main gantée de cuir blanc, un fume-cigarette entre les doigts.

En entendant mes pas, le naturaliste a levé les sourcils et m’observe par-dessus ses verres. Un filet d’air froid pénètre dans la pièce par la fenêtre à guillotine entrouverte. La nuit est tombée.

Sous sa vitre, un Phyllium giganteum de Malaisie, épinglé au niveau de l’abdomen, est témoin muet et impuissant des intrigues qui se trament dans ce muséum d’histoire naturelle.

Dans ce sanctuaire où la vie n’a pas sa place, mes yeux se posent alors sur une tâche vive. Je m’approche. Le corps oblong, les élytres nacrés et l’occiput verdâtre, le mystérieux hanneton est là, posé dans l’orbite gauche d’une boîte crânienne de chevreuil qui porte encore sa ramure. L’ossement me nargue, semblant murmurer memento mori.

Devant ce tableau sépulcral, je frissonne et sens une étreinte enserrer ma cage thoracique. D’un coup, tout commence à tourner autour de moi, mygales velues, papillons de Guyane, roussettes, autruchons, gastéropodes, nautiles, céphalopodes, reptiles et amphibiens giguent en une sarabande funèbre.

Des yeux je cherche une échappatoire. Zèbres, ours du Canada et cervidés me menacent, leurs yeux brillants ont comme coagulé dans leurs cavités. Ils semblent me signifier que si eux ont bu un élixir d’éternelle jouvence, moi, je suis condamnée à redevenir poussière.

Je dévale les escaliers et me précipite dans la rue, respirant à pleins poumons l’air glacial de novembre. J’avance d’un pas rapide, voulant creuser la distance avec cet asile macabre.

Je tourne le coin de la rue Jacob. Le savant fou au visage auréolé de blanc est là, qui marche inéluctablement dans ma direction. Un bruissement d’ailes attire mon attention, sur mon épaule s’est posé le hanneton porteur de mauvais présage. Jacob, n’est-ce pas ce patriarche qui, dans la Genèse, en fuyant son frère Esaü, fit le songe d’une échelle montant vers le Ciel ?

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Les ruminants

La mastication stimulerait l’irrigation du cerveau et permettrait une meilleure oxygénation des neurones. C’est dire l’ampleur du potentiel intellectuel qui végète dans les pâturages de nos campagnes.

Combien de têtes chaque jour broient, humidifient, déchiquètent, pétrissent, avalent ? Quelle torture pour la victime qui passe d’une bajoue à l’autre, se retrouve coincée entre deux molaires jusqu’à ce qu’on lui pompe toute sa chlorophylle, qu’elle durcisse et perde son goût et sa couleur. C’est vache.

Sans compter les terribles courbatures infligées aux mâchoires et cavités buccales, le spectacle repoussant de la production excessive de salive qui brille à la commissure des babines, le bruit mouillé du mâchonnement et les borborygmes de protestation émis par les intestins tourmentés.

Le bovin qui me fait face, lui, ne regarde pas passer les trains depuis son pré mais a posé ses gros sabots dans mon train. Dois-je lui dire qu’un fil de chewing-gum s’est accroché à sa barbichette et remonte en cadence avec les mouvements de son mufle ou m’abstiens-je ?

17 avenue de Breteuil

Baudouin Marechal pour Les Petites histoires vecues_17 avenue de Breteuil

Derrière la flèche fleurdelisée des Invalides, le ciel s’est assombri. Alors que les cloches de Saint François-Xavier carillonnent, Maman compose à la hâte le code et pousse la lourde porte de verre et de fer forgé du 17. Nous passons le porche et la loge de Madame Garcia, puis débouchons sur la cour. À travers la fenêtre de la cuisine, l’on aperçoit Mutti qui s’affaire. En nous voyant, elle crie : Jean, peux-tu ouvrir à ta fille et aux enfants ? Nous gravissons les marches du perron. Maman compose le second code. Les craquements du vieil ascenseur se font plus forts alors qu’il ralentit sa course.

Entre temps, Apé a ouvert et se tient sur le tapis rouge du hall d’entrée. Il a revêtu un costume et noué un foulard de soie autour de son cou. Lorsqu’il se penche pour nous embrasser, un léger parfum d’eau de Cologne parvient à nos narines. L’on entend les pas étouffés de Mutti qui revient de la cuisine. Elle apporte avec elle une odeur de pralines chaudes.

La porte entrouverte du petit salon révèle un sapin étincelant où cheveux d’ange et doigts de fée miroitent sous la lumière du lustre à pampilles de cristal. On dirait le sapin de Casse-Noisette. À son pied, sur le parquet à chevrons, quelques cadeaux ont déjà été déposés dans les souliers des enfants et petits-enfants. Sur le bureau, à côté d’une pile de Triplés, Apé a installé la crèche. Les santons de Provence attendent l’arrivée du petit Jésus.

Chouchou ! Maman me tire de ma rêverie. Elle a ouvert la porte du cabinet chinois et accroche les manteaux. Une odeur de parfum mêlée aux effluves de cigarette s’échappe de la petite pièce tapissée d’un papier noir aux motifs japonisants. Sous les tenues – que l’on qualifierait aujourd’hui de vintage – pendues sur des cintres, a été rangé le sac à jouets d’enfants. Arthur a attrapé le petit renard roux et l’éléphanteau en caoutchouc ; ce dernier semble plutôt avoir fait office d’anneau de dentition que de jouet.

Débarrassés de nos écharpes, gants et bonnets, nous filons tous deux vers la cuisine. Avant d’emprunter le long couloir qui y mène, nous passons devant la salle à manger et ne résistons pas à l’envie de découvrir la table. Sous l’œil bienveillant de l’homme à la pensée – comprendre que cet aïeul inventa la pensée en croisant une violette avec une anémone – qui nous fixe depuis son cadre, nous découvrons avec délectation les treize desserts et le chocolat chaud prévus pour le retour de la messe de minuit. Nougats noir et blanc, figues sèches, dattes, fougasse, fruits confits, calissons, pompe à huile, noix et noisettes, raisins secs de Corinthe, pâtes de fruits, fruits déguisés, fondants, marrons glacés attendent en une délicieuse farandole. Les bougies flottantes se déplacent doucement dans leurs vases, faisant briller l’argenterie, tandis que sous la chaleur des flammes, le Glockenspiel commence à tinter.

Les yeux brillants, nous ressortons, passons devant le vitrail qui donne sur la courette intérieure et nous élançons dans le couloir sombre, le long des rayonnages de livres et des dessins sous verre d’oncle Pierre Joubert. À mi-chemin, la porte de la salle de bain est restée ouverte. Le blaireau ancien d’Apé diffuse une odeur fraîche de mousse à raser. Je tourne le vieux robinet qui siffle, attrape le gros savon de Marseille puis m’essuie les mains dans un drap de bain passepoilé raidi par le repassage.

Au bout du couloir, je fais tourner le cadran du vieux téléphone et colle sur mon oreille le petit écouteur rond, m’amusant de cet objet saugrenu.

Arrivée à l’entrée de la cuisine, je ne résiste pas au plaisir de sauter pour attraper la corde qui fait sonner la cloche. Protégée derrière un long tablier blanc, Mutti termine une fournée de meringues. Ses talons claquent sur les tomettes. Dans l’arrière cuisine, les étagères remplies de delicatessen et de vin d’orange montent jusqu’au plafond. L’on accède à celles du haut par une échelle de bois d’une sécurité des plus relatives.

Au salon, assis en cercle sur les fauteuils médaillons, les adultes discutent, l’un fourrageant dans l’âtre avec le tisonnier, l’autre suivant du bout du pied les volutes des tapis persans, le suivant tentant de faire faire ses premiers pas à coups de Pailles d’Or à un neveu replet. Sur le marbre de la cheminée, à côté des ivoires rapportés du Gabon, un gros bouquet de pivoines exhale ses essences parfumées.

Olivier contemple avec satisfaction la robe de son Cognac, une cigarette dans l’autre main. Lentement, il fait tourner l’alcool dans son verre puis approche son nez pour en apprécier les arômes. Il prend une gorgée qu’il garde quelques instants contre son palais puis l’avale en souriant.

Recroquevillée sous son étole, Virginie verse un nuage de lait dans sa tasse de thé brûlant. Elle scrute les yeux fiévreux de Baudouin et d’une voix rassurante, préconise ses remèdes à Lydwine, sa sœur benjamine. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, son loulou sera frais comme un gardon.

Avec force gestes, Eric commente les derniers rebondissements politiques et économiques. Convaincu et convaincant, il refait le monde, appuyant ses arguments d’anecdotes plus ou moins authentiques. Dans sa main gauche, une cigarette à moitié consumée est coincée entre sa chevalière et son majeur. Eric qui, un jour,  m’enseigna que lorsque l’on se ressert de pruneaux au lard, il ne faut jamais dire c’est le dernier mais bien c’est l’avant-dernier.

Enfoncé dans son fauteuil, la cheville droite posée sur la cuisse gauche, Christophe tente de contenir un début de migraine. Derrière ses fines lunettes, il raconte ses voyages au Vietnam et comment les longues lettres leur permettaient, avec Béatrice, de garder un contact avec la France à une époque où le courrier électronique n’existait pas encore.

Un casse-tête – qu’il déjoue en deux temps trois mouvements – entre les mains, Seb raconte l’une de ses blagues désopilantes dont il a le secret. Hilare, il peine à parvenir à la fin, pouffant après chaque mot et nous mettant au supplice, gardant le suspense de la chute de longues minutes durant.

Amélie regarde son ventre arrondi et s’interroge. S’appellera-t-elle Pia ou Constance ? Et si c’était un garçon ? Augustin, sans doute. Qu’est-ce qu’il bouge ce bébé ! Pour les dragées du baptême, c’est tout vu. Depuis le temps, les bonnes adresses ont fait leurs preuves.

Lydwine joue avec un nourrisson. Allongé sur ses genoux, il s’étire comme un chaton. Elle le titille, le papouille, lui parle et parvient à faire sourire le petit être tout mou. C’est dingue ce qu’ils sont souples à cet âge là, on peut leur faire toucher leur front avec leurs pieds.

C’est donc ça une famille ? Ma famille ? Chouette alors !

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