CARNET DE VOYAGE I

par apollinemariotte

LE LONG DE L’ADRIATIQUE

III

Ulcinj

 

Le jour suivant, la météo est moins clémente. Nous avons prévu de rejoindre Ulcinj, en longeant le lac Skadar par le sud. Nous quittons vite la route rouge sur la carte pour nous engager sur des routes étroites et moins praticables. Le plus grand lac des Balkans, plus grande réserve d’oiseaux d’Europe qui abrite les derniers pélicans du continent allait nous réserver une excursion étrange et d’une grande beauté.

Des nuages de vapeur d’eau s’élèvent de la terre détrempée dont l’odeur pénètre dans la voiture. L’humidité s’immisce dans les vêtements. La moiteur envahit notre peau. Chaque virage dévoile un nouveau col à contourner, une maison isolée. Il n’y a pas âme qui vive. Ou plutôt, des âmes à quatre pattes. Nous surprenons des chèvres sur la route ; elles grignotent les jeunes pousses qui percent dans les fissures du goudron. Nous ne savons si nous devons nous arrêter, ou continuer notre chemin. À notre arrivée, elles se ruent presque dans le ravin, nous laissant le passage. C’est incroyable comme leurs minuscules sabots sont stables sur les flancs de la colline. L’avant plus bas que l’arrière-train, la tête se tourne vers la gauche puis vers la droite, comme si elles se disaient c’est bon, ça passe, leur poil sombre, noir et roux, un peu long, dessine les contours de leur silhouette dans la brume, leurs cornes bombées se découpent sur l’eau argentée du lac sans une ride. On dirait que le ciel va nous tomber sur la tête, tant il est bas. Le manque de visibilité nous oblige à rouler au pas et à klaxonner à chaque virage. Nous avançons jusqu’à la frontière albanaise puis redescendons vers Ulcinj, la ville la plus au sud du pays. Après la côte, nous pénétrons dans une forêt de châtaigniers. La vitesse y est limitée à quatre-vingts mais ce serait pure folie que d’excéder les trente.

Après plusieurs dizaines de kilomètres, plusieurs arrêts pour photographier ce qui ne peut pourtant se retranscrire sur une image et un grand nombre d’amandes et d’airelles grignotées, nous approchons d’Ulcinj.

Ulcinj est la première ville fortifiée que nous verrons. L’observation des cartes nous a permis de comprendre que stari grad indiquait la vieille ville. Nous nous en approchons au maximum, tentant de nous frayer un passage dans la circulation anarchique des mobylettes, voitures et piétons. Nous abandonnons la voiture sur un parking et partons à la recherche d’un apartment.

Sur notre liste préparée à Paris, nous avons deux adresses. Nous choisissons de nous présenter chez Antigona. L’auberge s’élève au plus haut de la vieille ville. Nous sommes reçus par la propriétaire et sa fille. Les clients de la veille viennent de partir, elles sont en plein ménage. De nombreux tapis recouvrent le sol en patchwork. Elles semblent ravies de nous accueillir, nous demandent nos prénoms, les répètent avec leur accent, et s’enquièrent d’où nous venons. Elles nous pensaient allemands. Elles nous proposent deux apartments, l’un assez simple, une chambre avec une petite cuisine, une salle de bain sur le palier, et une immense terrasse au-dessus des flots ; l’autre est une suite. Nous choisissons le premier, plus simple et meilleur marché, osant à peine croire que nous allions profiter d’une telle vue pour une vingtaine d’euros. Nous leur laissons nos passeports le temps d’aller chercher nos bagages.

Une fois installés, nous préparons notre déjeuner. Autant profiter de la terrasse pour nous restaurer avant de partir découvrir la ville. En nous donnant les clés de la chambre, la propriétaire nous avait montré deux paires de chaussons. Nous n’y avions pas prêté attention jusqu’à ce que nous la recroisions dans les couloirs et qu’elle insiste. Nous avons compris. Ici, c’est chaussons obligatoires. J’obtempère, enfilant des chaussettes avant de glisser mes pieds là où des dizaines de personnes ont déjà dû glisser les leurs avant moi. Plus tard, nous allions mettre au point un stratagème pour nous glisser dans et hors de notre chambre en échappant à la règle des chaussons.

Quelques fous rires plus tard, nous partons à la découverte d’Ulcinj. Nous nous perdons dans le labyrinthe des ruelles pavées ceintes de remparts où les bâtisses en pierre sont magnifiquement restaurées. Un peu plus bas, au pied de stari grad, l’église orthodoxe Saint Nicolas élève son beffroi blanc dans un jardin planté d’oliviers. Là, la quiétude nous saisit. Le tumulte de la circulation semble s’être arrêté à la clôture du jardin. Le cimetière, installé de l’autre côté de la rue, fait face à la mer et offre aux tombes et à leurs occupants un repos enviable. Malgré cela, la domination ottomane pendant plus de trois siècles en a fait la ville du pays la plus marquée par le Levant et nos pas nous mènent successivement vers quatre mosquées. L’appel du muezzin ne tarde pas à retentir et les hommes convergent pour la prière. Pour nous Français, plutôt habitués à rencontrer des musulmans maghrébins, il est curieux de voir entrer des hommes de type caucasien dans une mosquée.

Lorsque le soleil, comme une grosse pêche flamboyante, a été englouti par la mer, que le ressac s’est calmé, que les parasols de paille en forme de chapeaux chinois somnolent, que la dorade a capitulé sous le grill, que les restaurants sur pilotis font brûler leurs lanternes et les habitants ont allumé leurs lumignons, la colline se pare de bijoux dorés qui se reflètent dans l’eau de l’Adriatique.

 

À suivre.

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