Crépuscule

par apollinemariotte

Un air de jazz des années 1950 s’échappe de la fenêtre à guillotine du cinquième étage, avenue de Tourville. La nuit est tombée. Dans le quartier, des couples se hâtent, les uns une brassée de fleurs, les autres une bouteille d’élixir ambré à la main.

Le givre a blanchi les pare-brises des voitures stationnées et la trappe de l’estaminet qui fait l’angle crache un nuage de condensation. Sur une corniche, une famille de moineaux se prépare à passer la nuit, la tête rentrée dans leur plumage gonflé.

Evgeniya jette un œil dehors, frissonne, puis fait coulisser la fenêtre entrouverte. En passant devant le miroir de la cheminée, se regardant à travers les étages d’un serviteur muet garni de toasts au poulet et au concombre, elle remet en place une mèche de cheveux ; puis elle redresse l’amaryllis rouge dans son soliflore. Ses pétales sont encore fermés, dissimulant jalousement le précieux pistil.

Dans quelques minutes, ses invités seront là. Evgeniya enfile ses escarpins, pose son renard sur ses épaules et suspend à ses oreilles les émeraudes de sa grand-mère disparue. Elle sourit à son reflet en repensant à Baba.

Le gigot de sept heures d’Evgeniya fut un succès. Même son sourcilleux mari, Vassili, s’est resservi. En rapportant une pile d’assiettes à la cuisine, elle se surprend à vouloir y rester. Dans cet espace restreint, la chaleur et les odeurs la rassérènent.

Une quinte de toux la cloue plusieurs minutes sur place. Evgeniya saisit une serviette pour étouffer son bruit. Lorsque la crise est passée, épuisée, elle s’assied quelques instants.

Au salon, sous l’ardeur du feu qui crépite dans la cheminée, l’amaryllis a éclos. Des voix chuchotent. Vassili et Alekseï ont entamé une partie de Mah-jong. Diplomate, familier des relations avec la Pologne et la Slovaquie, Alekseï est en partance pour une nouvelle mission de quatre ans à Rome.

Sur le Voltaire, Aleth fume une longue et mince cigarette. Evgeniya lui sourit et la rejoint.

Dans la cuisine, sur la serviette qu’elle a abandonnée, une tâche écarlate s’étend tout doucement.

Sur la cheminée, un pétale d’amaryllis est tombé, imprimant sa trace rouge sang sur le marbre.

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