Les mots

par apollinemariotte

Derrière les grilles du 12 rue Cassette, dans un immeuble discret en fond de cour, les cerveaux phosphorent et les mains noircissent des kilomètres de papier. Maniant la langue cinquante heures par semaine, c’est une gymnastique bien particulière que nous avons pratiquée pendant cinq ans. Sautant de l’anglais à l’espagnol puis à l’italien, l’allemand ou encore l’arabe, vers une langue étrangère ou vers sa langue maternelle, pour en assimiler les moindres subtilités grammaticales et culturelles, soigner sa prononciation ; nous les avons malaxées, maîtrisées, parfois malmenées, au point qu’elles nous obsèdent jusque dans nos rêves la nuit.

Chaque tournure de phrase est finement ciselée, chaque mot délicatement posé à sa place pour épouser la pensée du texte de départ, pour être fidèle à la documentation technique de l’architecture du viaduc de Millau, à l’explication du processus de vinification, au rapport des mouvements boursiers, à l’analyse géopolitique du conflit Hamas-Fatah, aux arcanes des institutions européennes et leur statut juridique.

Face à un génie qui vient de passer la nuit à interpréter en direct l’investiture de Barack Obama, c’est les mains moites que l’on vient au tableau interpréter tant bien que mal une intervention sur le caryotype des cellules reproductrices. Ce soir je me couche tôt. C’est les jambes flageolantes que l’on prend conscience du chemin qu’il reste à parcourir lorsque l’on vient au tableau interpréter un article sur la crise des subprimes aux Etats-Unis. Demain matin je prends un vrai petit-déjeuner.

Derrière les grilles du 12 rue Cassette, l’on réapprend aussi le français. Car à 18 ans, l’on a beau avoir son Bac, cela ne garantit pas systématiquement que l’on sache parler français. Et l’on  redécouvre les mots.

Il y a les mélodieux. Un mirliflor fleurant l’ilang-ilang offrit un crocus à sa dulcinée.

Il y a les mignons. Un séraphin volette à l’entour d’un chérubin sans quenottes.

Il y a les pas sérieux. Un margoulin folâtre fomenta une truculente échauffourée.

Il y a les graphiques. Un macchabée wisigoth sphacèle dans son sarcophage.

Il y a les onomatopées. Un abracadabrant hurluberlu fait un ramdam tintamarresque.

Il y a les sales. Un pestiféré cacochyme atteint de gangrène perd squames et croûtes.

Ces mots ne sont-ils pas merveilleux ?

Cinq ans de vie commune avec l’anglais direct de Geoffrey Chaucer, l’espagnol chaleureux de Carlos Ruiz Zafón et l’italien éthéré de Dante Alighieri pour me rendre compte que la langue que j’aimais le plus au monde était le français.

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