Jersey

par apollinemariotte

Jersey l’anglo-normande, Jersey l’insulaire, Jersey l’hostile. Après huit heures d’une navigation harassante, elle montre enfin son visage. Sous un rideau de pluie dont chaque goutte glaciale transperce la peau un peu plus, ses côtes sombres se découpent. La houle incessante a eu raison d’une bonne partie de l’équipage dont les yeux, hagards, semblent résignés. Chaque vague est une épreuve, chaque virement de bord dresse un mur d’eau devant Polo, courageux voilier devenu serpent de mer, vaillante coquille de noix cabrée tel un cheval fou. Les estomacs sont assaillis de spasmes, les gencives rongées par l’acidité, les membres tétanisés de crispation, les visages ruisselants du grain qui s’abat inexorablement. La gravité a eu raison du baromètre, échoué sur le plancher de l’habitacle où l’humidité perle. Le battant de la cloche de bord sonne de lui-même, sinistre glas.

Les pieds hésitants foulent la dépendance de la couronne britannique, terre balayée par les vents. Alors que les coques des bateaux heurtent sans discontinuer les pare-battages, les corps éprouvés chancellent, écrasés par le ballet des grues qui jalonnent le port de Saint-Hélier. Du haut de son piton rocheux, le château Elizabeth dresse ses créneaux menaçants, comme le roi d’Angleterre, duc de Normandie, brandissant son sceptre.

Le marin le plus aguerri cherche alors le réconfort dans les bras de sa blonde, une chaleureuse écossaise. À moins qu’il ne lui préfère la force de caractère et la rondeur de sa brune irlandaise. Ou peut-être finira-t-il par succomber au teint laiteux et à la tendresse de la blanche galloise.

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