La visite

par apollinemariotte

Maintenant qu’on a donné une fois, on est tranquilles pour toujours ? Détrompez-vous mademoiselle, la moyenne au cours d’une vie, c’est trois fois.

19h10. Non contente d’avoir terminé la semaine, c’est avec un soupir de soulagement que je pénètre dans l’ascenseur et que je pense au moment où je vais m’asseoir dans mon salon. Arrivée au 5e étage, je tends machinalement la main pour tourner ma clé dans la serrure. Quelque chose d’inhabituel me fait reculer d’un pas. La serrure n’est plus qu’un trou béant. Je me sens défaillir. J’ai dû me tromper d’étage, ce n’est pas chez moi. Je lève les yeux et constate avec stupeur que je suis bien au 5e. Mes jambes flageolent, ma gorge est sèche, une goutte de sueur froide dégringole le long de ma colonne vertébrale.

19h25. Courageuse mais pas téméraire, j’appelle Amélie qui, par chance, n’est pas loin. En l’attendant, je me décide à appeler le commissariat de police. Appelez un serrurier mademoiselle, tant que vous n’avez pas la certitude qu’ils sont rentrés, nous ne nous déplaçons pas.

19h30. J’arrive à joindre un serrurier. Il n’est pas disponible avant trois quarts d’heure. Ce qui va rendre mon week-end odieux et me laissera un goût amer pour les prochains mois est d’une terrible banalité pour lui.

19h40. Amélie arrive. Enfin une oreille à laquelle je peux confier les angoisses qui me rendent folle depuis une demi-heure. Debout sur le palier, l’œil hagard fixé sur cette satanée porte, nous tentons de reconstituer la scène. S’ils étaient parvenus à entrer, pourquoi cette porte sans serrure est-elle fermée ? La confusion m’empêche de réfléchir ou peut-être est-ce mon incapacité à me rendre à l’évidence.

20h15. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, le serrurier arrive enfin. Ils sont rentrés. En trois mots et sans même nous avoir regardées, il réduit à néant tous nos espoirs. Équipé d’une radio, il tente d’ouvrir la porte. Il échoue et retourne dans sa camionnette chercher son matériel, nous laissant imaginer le spectacle qui nous attend derrière cette fichue porte.

20h35. La porte cède enfin. Un rai de lumière provenant de la salle de bain me confirme que l’appartement a bel et bien été visité. Je mets trois interminables minutes à me décider à franchir le seuil, repoussant au maximum le moment où je devrai accepter la situation.

20h38. Les placards sont vides, des piles de linge jonchent le sol. Je me force à reprendre le dessus et, comme un automate, vérifie les endroits stratégiques : sac à main, ordinateurs, papiers, argenterie. Tout est là. Soulagée, je me demande ce qu’ils sont venus chercher quand je comprends : plus de perles, plus de pierres, plus d’or. Le tri entre le toc et le vrai est remarquable.

21h03. Un long ballet commence : policiers, gardien, propriétaire, voisins. Entre travail et voyeurisme, chacun vient mettre son grain de sel, déambuler de pièce en pièce. Cette nouvelle intrusion est pénible, les commentaires exaspérants.

22h47. Le calme est revenu et tandis que l’on attend les experts, l’on essaye de se réapproprier cet appartement devenu étranger.

23h12. On sonne. Veste en cuir, cheveux hirsutes et lunettes teintées, ces experts semblent tout droit sortis d’une série américaine. Armés de pinceaux et de poudre magnétique, méthodiquement, ils relèvent les empreintes digitales sur les surfaces lisses. Celles-ci seront comparées au fichier national pour tenter de confondre les coupables. Avec leur bonhomie et leur détachement, ils parviennent à nous faire dédramatiser la chose.

A demi-mot, l’officier de police nous confie que les objets volés et le mode opératoire ne lui laissent aucun doute sur le profil des cambrioleurs. J’aurais préféré ne jamais savoir. Savoir qu’avec ma médaille de baptême, ils s’offriront une nouvelle Mercedes.

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