La procuration

par apollinemariotte

Avril 2007. La campagne présidentielle qui pourvoira à la succession de Jacques Chirac bat son plein et l’on n’est plus qu’à quelques jours du premier tour. Un formidable regain d’intérêt des Français pour la politique contribue à l’atmosphère euphorique et les joutes verbales auxquelles se livrent les candidats entretiennent le suspens. Chacun commente le scrutin, l’on se plaît à parier sur l’issue mais l’on appréhende le moment où les urnes parleront. Le secret de l’isoloir donnera-t-il raison aux sondages ? Ou le vent aura-t-il tourné à la fermeture des bureaux de vote ? On n’a jamais aussi bien mesuré le poids de chaque voix et toutes les forces sont concentrées pour aider son candidat à remporter les suffrages. À Bordeaux pour un mariage, Charlène ne pourra pas voter. Elle me confie alors religieusement son bulletin. J’ai une petite idée de son intention de vote mais en mon for intérieur, je prie pour qu’elle ne me demande pas l’impossible.

Enthousiasmées par cette nouvelle expérience, nous partons toutes deux signer la procuration au commissariat du 7e arrondissement, rue Fabert. Nous poussons la porte et pénétrons dans un microcosme dont nous méconnaissons les règles. Le va-et-vient des gardiens de la Paix se mêle au travail des officiers de police judiciaire qui enregistrent dépôts de plaintes et mains courantes. Les gardés à vue croisent le chemin des citoyens venus faire respecter leurs droits. En attendant notre tour, je me dirige vers ce qui ressemble à une salle d’attente, à ceci près que les fauteuils sont bien moins confortables, et m’assieds. Charlène ne m’a pas suivie. J’essaye d’accrocher son regard pour lui faire signe de me rejoindre. Lorsqu’enfin nos yeux se croisent, je perçois dans les siens quelque chose d’anormal.

Pourquoi s’obstine-t-elle à rester debout ? Peu à peu, l’atmosphère s’alourdit et la fraîcheur du printemps laisse place à la moiteur et au malaise. Mon esprit embrumé ne me permet pas de saisir la teneur de la situation ni même de déceler l’objet de sa nervosité. Après un long moment, je distingue un geste. D’un léger mouvement de tête, elle me désigne mon voisin. Lentement, je fais pivoter mon cou et cherche des yeux le sujet du délit. Je comprends, un peu tard, qu’à ce banc si peu confortable, mon voisin est menotté.

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