9 mois

par apollinemariotte

Les nausées. Elle les subit sans ciller, tenue au silence des semaines qui précèdent l’annonce. Elle tente d’échapper discrètement à la magnifique tranche de foie gras qui lui fait de l’œil et dont elle sait pertinemment qu’elle devra se passer ces prochains mois. Ce refus pourrait la trahir et réduire à néant les efforts consentis jour après jour pour garder le secret.

Elle trempe une dernière fois ses lèvres dans la coupe de Champagne qu’elle s’autorise pour fêter l’événement. La voilà partie pour 9 mois d’abnégation, 9 mois pendant lesquels elle va chouchouter ce petit morceau de vie qui grandit en elle.

Un jour, son petit ventre arrondi et sa mine fatiguée sèment le doute. Attablée devant une assiette de choucroute, elle lâche un innocent je mange pour deux. Ses copines réagissent au quart de tour. Bravo. J’en étais sûre. C’est pour quand ? Je peux être la marraine ? Ouf, je ne savais pas comment te dire que tu avais grossi.

La bouffe. Ça l’obsède. Il faudrait être bien téméraire pour se risquer à lui manger son écrasée de pomme de terre à la truffe ou sa panna cotta sauce caramel au beurre salé. Les repas sont des moments sacrés pendant lesquels il ne faut la détourner de son objectif. Objectif frustrant : se régaler sans charcuterie, sans Chablis, sans roquefort, sans steak tartare. Malgré tout, quelques minutes plus tard, elle pose ses mains sur son ventre arrondi d’un air satisfait. Elle est repue. Son air satisfait s’efface aussitôt lorsqu’elle pense à l’épreuve de la pesée chez son gynéco le lendemain. Elle ne peut plus fermer ses jeans, éclate dans ses jupes, porte les chemises de son mari.

Le prénom. Son cerveau est en perpétuel brainstorming. Anatole ou Philibert, Philibert ou Anatole. Les favoris sont retournés dans tous les sens, juxtaposés au nom de famille, prononcés à l’envers. Aucune place n’est laissée à la combinaison improbable, à la faute de goût, au jeu de mot sordide. Sa belle-mère met son grain de sel, sa belle-soeur avance son top 3, de toute façon ce sera une fille, tu le portes bas ce bébé.

La fatigue. Elle se fait de plus en plus présente au fil des mois et provoque irritations et sautes d’humeur. Une tension particulièrement palpable au moment où elle monte dans une rame de métro et cherche du regard une bonne âme encline à lui laisser sa place. C’est peine perdue. Les voyageurs semblent atteints de crises de narcolepsie ou absorbés par la correction du sudoku de la veille.

La nuit, quand tout est calme, il gigote pour lui rappeler qu’elle ne peut plus dormir sur le ventre. Elle ouvre un œil, se déplace dans un lent et pénible mouvement, avec la désagréable sensation de ressembler de plus en plus à un cétacé, puis se rendort en pensant aux futures nuits blanches.

Le bébé est né. Un bon rôti de 4,5kg, 52 cm. Les yeux de son père, le sourire de sa mère. Elle trempe son petit doigt dans la coupe de Champagne qu’on lui a offerte pour fêter l’événement et lui pose une goutte sur les lèvres. Le nourrisson grimace, ses fossettes se creusent. C’est le bébé le plus beau du monde et ses parents l’ont déjà promis à un grand mariage avec la petite Mathilde née deux jours plus tard.

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